Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 8

Par Alain Guyard Le 27/08/2015

     — « A tout homme est donné la grâce, une seule fois dans sa vie, de vivre un instant qui contient toute sa vie, tous les instants, toutes les minutes, toutes les heures, toutes les années qu’il a vécus, qu’il vit et qu’il vivra. Mais l’art est de saisir l’instant de grâce qui contient l’infinie durée. » Voilà ce qu’écrivait le moine mystérieux dans les marges du De medicina animae de Hugues de Fouilloy. Sans doute mon aïeul Jean-Baptiste Favre d’Olivet n’a-t-il jamais lu une page du De medicina animae, mais je puis garantir qu’au moment où il posa son regard sur l’enfant, il connut cet instant de grâce qui contient l’infinie durée.
Fève-Bartoldi continua :
— Lorsque mon ancêtre plongea son regard dans celui de cet enfant, il comprit qu’il revivait exactement la scène qu’il avait vécue, soixante ans plus tôt, lorsque lui-même avait été traqué dans les fondrières et qu’il avait été mis en joue.
— Mais pourquoi votre ancêtre n’a pas pu presser la détente de son pistolet ?
— Mon cher, vous n’avez pas l’air de bien comprendre. Il était impossible qu’il déchargeât son pistolet à la face de l’enfant. Parce que, soixante ans avant, il n’avait pas déchargé le pistolet.
Je ne comprenais pas. Ou plutôt je ne voulais pas comprendre. Fève-Bartoldi insista.
— Entre le jeune homme de treize ans mis en joue par le faussaire possesseur des douze moules de plomb et l’autre jeune homme de treize ans mis en joue, soixante ans plus tard, par un autre faussaire possesseur des douze moules de plomb, il n’y avait, il n’y a, il n’y aura aucune différence. Ce qui s’est passé reviendra, de toute éternité. Mon aïeul était à la fois le lieutenant de police et le rogneur de pièce et en même temps, à soixante ans de là, le faux alchimiste et le jeune homme déshérité. Éternellement, il refera ce mouvement de mettre en joue le jeune rogneur de pièces. Et éternellement, il comprendra que ce geste est vain, car il revit, de toute éternité ces deux vies mêlées, se suivant et s’entremêlant comme deux serpents dans un même nid.
Il finit son whisky et me raccompagna. Il rompit le premier le silence lorsque nous étions dans l’ascenseur.
— Savez-vous que je possède les douze médailles ?
— Celles de vos ancêtres ?
— Vous ne voulez donc pas comprendre…
Je fis un pas en arrière. Mais comment fuir quand on est dans un ascenseur ?
Fève-Bartoldi continua :
— Je suis le fils du gâcheur de mortier Michel Favre, je suis le fondeur de plomb Irénée Philalèthe, je suis le petit faux-monnayeur, je suis Jean-Baptiste Fabre d’Olivet, le lieutenant de police de la prévôté de Montpellier, et je suis le conservateur-adjoint des archives de la médiathèque centrale.
A ce moment-là, la cabine d’ascenseur stoppa. Je voulus sortir, il me laissa passer.
— Mais nous ne sommes pas au rez-de-chaussée, dis-je effrayé, nous sommes encore dans les sous-sols des archives.
— Bien sûr, fit-il, car nous y étions, nous y sommes, et nous y serons…
Il partit d’un grand éclat de rire :
— Et de toute éternité.

FIN

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