Rêve apache - Épisode 4
Le 12/03/2015 — Ça ne peut plus durer ! rugit le commissaire principal Artigues en tapant du poing sur la table. Hier, c’était l’église de Boujan !
Le nouvel élu recommanda encore d’écouter le commissaire Preget, dont le zèle avait permis d’identifier trois bandes à Béziers, dont celle de Pradal.
Les agents Piquemal et Bousquet, du poste de police de la rue Lamartine, se le tinrent pour dit. Cette nuit encore il ferait en dessous de zéro. Ils commençaient à regretter le commissaire Barrère.
— On a sifflé ! cria Cros. C’est Turc !
— J’arrive ! dit Pradal, qui récupéra en hâte des trousseaux au mur de l’atelier.
Ils avaient décidé de suivre le conseil de Saint-Amans en cambriolant le serrurier Bancal, dans l’avenue Saint-Saëns.
Saint-Amans escalada la grille, sac jeté sur l’épaule, et se taillada la main sur le fer forgé. Vedel se réceptionna en criant. Mais à vingt-et-une heures, il faisait assez nuit pour ne pas être vu.
Turc avait vu juste. Deux agents déambulaient en contrebas. Lorsque Cros sauta, il fut repéré par les pandores. Au même moment, Pradal franchissait la grille à son tour.
— Hé, toi, là-bas !
Des trousseaux de clés à la main, Louis Cros prit les jambes à son cou. La pente vers les Allées étant raide, il tourna rue Berlioz. Pradal l’imita, glissa sur du crottin de cheval mêlé à la boue non encore gelée, ce qui profita aux agents. Il balança son sac de clés à la tête du premier et tira un pistolet de sa poche. Le policier agrippa le bras armé, tandis que l’autre coursait son complice.
Alertés par le grabuge, deux sous-officiers accoururent. Pradal ceinturé ne se débattait que pour la forme.
En menant leur prisonnier vers le commissariat central, les policiers virent approcher les apaches du quartier et les femmes soumises de la rue Lamartine, bien décidés à libérer leur compagnon. Saint-Amans était du nombre, œuvrant pour inciter aux débordements, alors qu’il gardait encore le sac de ciseaux et de pinces à l’épaule. Il ne semblait pas sentir le sang couler de sa main.
Comme la menace se précisait, les agents dégainèrent. Un des sergents accompagnateurs pointa même le pistolet à broche de Pradal pour tenir la houle humaine à distance. Les invectives pleuvaient, annonciatrices d’une émeute que les armes ne contiendraient pas.
Prévenant le drame, deux hommes se présentèrent pour prêter main-forte aux forces de l’ordre. L’un d’eux avait encore sa tenue de boulanger. Ce fut en direction de ces zélés citoyens que la populace interlope se retourna, distribuant quelques coups de pied. Mais on n’en vint pas aux mains, car en même temps que l’équipage se rapprochait des Allées Paul-Riquet, des bourgeois solidaires venaient approuver l’arrestation, déséquilibrant les forces en présence. Malandrins et femmes de mauvaise vie retournèrent à leurs quartiers.
Ils discutèrent de l’affaire le lendemain soir chez Jeanne : Cros, Saint-Amans et Vedel, lequel était très remonté depuis qu’il avait vu au matin le Négro en grande discussion avec le sous-brigadier Carrau. Suite à l’arrestation, son absence de la veille devenait suspecte.
— C’est sa mère ! expliqua Saint-Amans en caressant sa main couverte de chiffons. Elle cherche à l’éloigner de nous.
— S’il a parlé, faut qu’il crève ! lança sèchement Renée.
Pradal au mitard, Vedel avait pris la tête de la bande, mais c’était la Biphos qui dictait les ordres.
— Hé ! s’alarma Cros. La Chambre a confirmé la peine de mort ! On va bientôt revoir la guillotine à Béthune et à Carpentras !
— Justement ! T’attends que Gascou nous y mène ?
La bande redoutait moins les accès de colère de Saint-Amans ou les biscotos de Vedel que les invectives de la Biphos. De sa main valide, Saint-Amans posa la bouteille sur la feuille de chou qui avait servi à emballer les navets bouillant dans la marmite. Elle masqua un encart qui annonçait depuis plus d’un mois que Le Petit Méridional publierait Jusqu’au crime, par André Valdès, à la suite de Haine d’amour, de Henri Germain.
À ce moment, Turc entra, cheveux défaits, la mine désemparée.
— Lautard a été coffré !
Lautard, qui était censé finir le déménagement de sa famille auquel avaient participé Turc et Vedel – mais pas Saint-Amans, blessé – avait été arrêté avec un compagnon portant une bonbonne de vin. Le commissaire Artigues avait organisé une razzia dans les cafés, maisons closes et lieux de réunion interlopes. Il participait même à l’opération. Cela, les apaches l’ignoraient. Ils ne virent là que la conclusion de leurs soupçons.
Les yeux de la Biphos s’étrécirent.
— Faudra le tuer vite !
— Faut voir… dit Vedel.
— Feignant ! Si tu le fais pas pour ton compte, marche pour moi !
Saint-Amans regarda à nouveau le journal froissé. Fallait-il que la Biphos haït le Négro !
(à suivre)
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