Chronique #3 - 2/ À la filature
Le 13/01/2015Le jeune homme, dès qu’elle eut ouvert, entra dans la pièce. Comment s’était-il procuré son adresse ? Camille ne put retenir un frisson.
— Ne crains rien, dit-il en refermant la porte. Aujourd’hui punk à chien, demain trader, après-demain père-noël, je suis le roi du déguisement.
— Pourquoi m’avoir choisie ? vous ne pouviez pas écrire vous-même ?
— Je ne sais pas écrire, et je ne peux pas rester assis cinq minutes sans devenir fou. Et puis je ne porte pas, moi, ce prénom connu des seuls initiés et que tu vas faire sortir de l’ombre !
Il jeta un coup d’œil sur la lettre que Camille venait de poser sur son bureau.
— Ah ! s’écria-t-il. Très belle action pour une entrée en scène ! Une de mes préférées ! Je peux te la raconter en quelques mots : figure-toi que l’auteur de cette lettre, qu’on appelait la Cassibraïo comme s’il était plusieurs, passait pour être le fils du père Emmanuel d’Alzon et d’une Gitane de la Placette confite en dévotion. Un homme du demi-monde, toléré partout, vraiment admis nulle part. Sais-tu ce qu’il a fait, avec la complicité du petit Lazare ? Ah, c’est trop drôle !
Le gamin lui ayant été confié pour un mois durant lequel il devait l’endurcir en lui faisant traverser les Cévennes, il n’a rien trouvé de mieux que de le grimer en fille pour le faire embaucher à la filature de Tessier-Ducros, à Valleraugue. Son but était double : lui montrer la condition des enfants pauvres, et lui apprendre à combattre l’injustice.
— Mais pourquoi ne l’a-t-il pas fait embaucher à la mine ? Pour un garçon…
— Il ne voulait pas qu’une galerie mal étayée s’écroule sur son protégé. Et puis il lui était plus aisé de réaliser son forfait dans une filature.
— Son forfait ?
— Et quel forfait ! Cette canaille s’est fait passer pour un inspecteur divisionnaire chargé de la surveillance du travail des enfants dans les manufactures. À l’époque, il était habituel de cacher les fillettes trop jeunes au fond des paniers de cocons ou dans les haies entourant les filatures. L’inspecteur faisait son office après avoir dîné chez le manufacturier. La nouvelle loi étant passée quelques mois plus tôt, Cassibraïo arriva à l’improviste, muni de papiers fantaisistes, et fit connaître aussitôt sa mission. Ce fut une belle envolée de moineaux. Les petites filaient comme des mulots se cacher dans les interstices. Leur effroyable puanteur les signalait à l’attention du sévère serviteur de la loi.
— Leur puanteur ?
— Les babots, les vers morts, pourrissent instantanément en dégageant une odeur qui ferait vomir un équarrisseur. Il était difficile aux fileuses de se faire passer pour des boulangères tant elles puaient, même après s’être lavées et relavées. Quant à celles que l’inspecteur ne trouvait pas tout seul, ce petit diable de Lazare les lui désignait. La surveillante lui allongea une taloche à assommer un bœuf, faisant voler ses jupons par-dessus sa frimousse et dévoilant aux yeux de toutes ce qui différencie les petits garçons des petites filles. Cassibraïo dut s’interposer pour épargner à son protégé le sort d’Abélard. Il dressa un procès-verbal salé, poivré et pimenté, et annonça que le filateur aurait de ses nouvelles sous peu : quinze fillettes n’avaient pas de livrets, et douze d’entre elles comptaient moins de dix printemps. Après quoi, ce mystérieux inspecteur disparut de la surface de la Terre. Il y eut des courriers véhéments échangés entre Valleraugue et Nîmes, et les règlements de comptes ranimèrent au village les empoignades des guerres de religion et de la terreur blanche. Le filateur, échaudé, mit à la porte toutes les orphelines dont les nourrices de l’assistance tiraient un revenu substantiel. On chercha le dénonciateur, on l’inventa, il y eut des batailles de rue et des corbeaux. Un envoyé spécial du journal Le Midi voulut faire un article sur cette farce, il fut prié d’aller exercer ses talents dans un autre journal. L’article circula sous le manteau, décrivant les exploits de l’inspecteur Camille Lazare et prévoyant, sous une forme prophétique, que se lèveraient d’autres Camille dans les temps à venir. Quant au petit Lazare, il devint un anarchiste célèbre, et le premier dreyfusard !
— L’article fait partie des documents que vous m’avez transmis ?
— Bien sûr ! et il y en a d’autres ! Camille a emprunté bien des identités au cours des quarante ans qui ont suivi !
— Mais… êtes-vous certain qu’ils aient un rapport les uns avec les autres ?
— C’est ce que l’exposé minutieux des actions démontrera… ou infirmera ! Voyons, quelle sera la prochaine apparition de notre mystérieux Camille ?
En souriant, Camille se saisit des documents suivants dans l’ordre chronologique. Mais quand elle les brandit au-dessus de sa tête, elle s’aperçut qu’elle était seule dans la pièce. Par la porte entrouverte lui arrivait le bruit décroissant de pas légers, presque dansants. Reposant les documents, elle se précipita à la fenêtre. Mais le mystérieux jeune homme s’était volatilisé dans les airs.
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