Une éternité de papier - Épisode 3
Le 10/08/2015 Jean-Baptiste Fabre d’Olivet naît le mardi des Cendres de l’an de grâce 1740 dans les tourbières de Vieille-Morte sur le massif de l’Espinouse, dans le hameau de La Gineste, en Haut-Languedoc. Il est le huitième et dernier enfant de Michel Fabre (1698-1767), ancien gâcheur de mortier sous le règne de Louis XV le Bien-Aimé et général des œuvres de maçonnerie et des ouvrages de Sa Majesté. Mais des huit enfants, seuls trois survivent, une fille, un garçon, et le petit Jean-Baptiste. Comme le veut l’usage, la fille fera un bon mariage ; l’aîné héritera de la position confortable de son père ; quant au dernier-né, il est destiné à l’Église. Michel acquiert un fermage de deux cent acres de bonne terre languedocienne qu’il réserve à son dernier fils et lui réserve une charge de diacre. Jean-Baptiste eût pu donc avoir une vie sans grande originalité : destiné au petit séminaire chez les frères de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert, il eût pu couler des jours insignifiants dans le demi-monde des roturiers placides et des gras bourgeois de Saint-André de Sangonis et de Viol-le-Fort, jouant au trictrac avec de vielles demoiselles le soir, et donnant les sacrements à ses ouailles une fois la semaine en sa paroisse d’Aniane.
Mais le destin de Jean-Baptiste Fabre d’Olivet bascula au jour de ses treize ans. On l’a vu, le père, le brave Michel était un roturier, et d’origine aveyronnaise de surcroît. Depuis qu’il était général des œuvres de maçonnerie et des ouvrages de Sa Majesté, il soupait à la table du marquis de Notre-Dame de Londres et portait des culottes et des souliers vernis. Mais aux semelles de ses souliers collait le mortier qu’il avait gâché dans sa prime jeunesse, et son accent écorché sentait trop le bandit aveyronnais. Les minauderies que l’on faisait devant ce bourgeois devenu plus riche et plus estimé que les antiques familles aristocratiques du Languedoc se muaient en crachats sitôt qu’il avait le dos tourné. Michel Fabre, qui n’était pas mauvais homme mais voulait s’acheter de l’esprit comme on s’achète un lai de taffetas pour faire une robe à sa femme, s’était attaché les services de divers sophistes, gloseurs, précepteurs, maîtres de morale, d’antiquité ou de grammaire – tous fourbes, mielleux et affamés, cachant leur ventre creux par des courbettes et des obséquiosités. Et le brave Michel, ne pipant goutte à ce manège, s’entourait d’aigrefins et d’escrocs ainsi qui lui grignotaient sa fortune et pillaient l’héritage. Or des gredins plus habiles parvinrent à enfumer sa pauvre cervelle et lui firent croire en l’astrologie chaldéenne, aux médecines sorbonnicoles et autres billevesées oiseuses et coûteuses. Michel, qui avait perdu sa femme en couche à la naissance de Jean-Baptiste et qui la pleurait tant, se mit à croire aux fantômes, et, à défaut d’en avoir, voulut invoquer l’esprit de sa femme. Ainsi sombrait-il dans la superstition, cette antichambre de ces deux alcôves jumelles que sont le mysticisme et la crétinerie.
(à suivre)
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