Le curé de Nohèdes - Épisode 7
Le 22/12/2014« Il s’agit d’un orphelin dont le père est mort en prison, un homme ardent et violent qui ne serait entré dans les ordres que sous une sorte de pression de ses parents adoptifs, un homme d’une incroyable perversité, qui a manqué à toutes les lois divines et humaines. Un prêtre qui, ayant fait vœu de chasteté, a poussé les débordements jusqu’au dernier degré d’impudicité, un homme d’église qui a précipité dans la tombe deux pieuses femmes qui avaient confiance en lui, leur pasteur. » Amédée L., de Perpignan, journaliste à l’Éclaireur.
Il se réveille juste avant l’arrivée en gare de Carcassonne, l’esprit tourmenté par un rêve, il abandonne sa cape tachée de boue dans le compartiment, dépose son bagage à la consigne et se met en quête de la maison de sa dernière victime, sans parvenir à échapper au rêve où le gardien de la prison de Prades lui dit qu’il ne sera jamais jugé, qu’il attendra toute sa vie alors qu’au contraire le procès n’avait pas tardé tant on avait peur que l’horreur de son crime ne s’efface des mémoires populaires pourtant copieusement entretenues par les complaintes lubriques en français et en catalan, par les chroniques du crime de Nohèdes à un sou l’épisode, et par les tableaux grossièrement peints qui représentaient le curé en train de verser du poison dans la tisane des sœurs Fonda ou, pire encore, Alexandrine en dessous de courtisane pâmée sous ses baisers, des dizaines de torchons infâmes que les colporteurs semaient jusqu’à Montpellier et au-delà et que les gardiens se faisaient un plaisir de glisser sous la porte du cachot en même temps que les journaux élégants qui depuis Perpignan attisaient la détestation de l’ennemi en soutane et avaient trouvé un chef de chœur en la personne de Amédée L, sémillant chroniqueur à l’Éclaireur, ardent défenseur de la République laïque et de l’épuration administrative, prêt à enfourcher les crimes du curé débauché, lubrique, indigne, criminel pour nourrir sa passion anticléricale et ses nobles idées car Amédée L., qui écrivait pour éduquer le peuple mais dînait avec les magistrats et les notables, aimait citer Voltaire, Hugo, Gambetta et Combes, sans doute en cela mérite-t-il d’être haï avec application, lui le talentueux journaliste qui a usé de sa tribune quotidienne, de son art et de son savoir pour flatter l’ignorance et la pulsion populaire, pour alimenter au long des mois l’hostilité de la foule en attendant l’heure du procès qui remplira les salles d’audience et les couloirs du tribunal de Prades, jusqu’à déborder sur la place Arago, mais voilà que tout à coup, il songe que cette nuit, quand il aura tué Amédée L., il n’aura plus d’endroits où aller, sinon la jungle à nouveau, sinon l’oubli et la disparition, alors pour être sûr qu’il vit encore, il regarde ses mains, autrefois lisses et menues comme celles d’une femme, ses mains qui ont cassé des cailloux, creusé des routes, tué des hommes, étranglé des serpents plus gros que des chênes, oui des mains d’étrangleur qui d’ici quelques heures se fermeront sur la gorge maudite d’e Amédée L., devenu le rédacteur en chef du plus républicain des journaux de Carcassonne.
(à suivre)
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