Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #13 - 2/ La terre, Camille

Par Simone Salgas Le 21/04/2015

14 février 1920
Le ciel rosit sur Perpignan. Déjà le premier bistrot s’allume, près de l’usine à gaz.

Albert Bausil salue ses amis. Encore une nuit de mirlitonnades, sonnettes tirées chez les bourgeois, distributions de dragées de plâtre, facéties autour des statues avec Terrus et Violet. Multiplions les folies. Effaçons cinq années de souffrances et misères. Mais n’oublions pas…
« Vous êtes tombés seuls sur des champs inconnus
« on ne sait pas ce que vos corps sont devenus
« Le glas ne sonne pas pour un soldat qui tombe
« vous ne dormirez pas en terre catalane »
N’oublions pas ! Profitons. Admirons les silhouettes des femmes sous les ombrelles, allée des platanes. Rions des magistrats en favoris, avocats en barbe à pointe. Et vivons de poésie ! Rimbaud, Villon, ah Villon ! « Frères humains qui après nous vivez »…
Improvisons des quatrains aux rimes minables.
« Un capitaine de frégate
« revenait de Mostaganem,
« en voyant que le temps se gâte,
« il s’écria : anem, anem ! »
Rimons, chantons, jouons. Aimons.

Il est temps de regagner ses pénates. Chacun vers son point cardinal.
Albert sent les frémissements de la Tramontane qui se prépare à un réveil fracassant, bousculant les poubelles, dépouillant mimosas et amandiers. Il va passer devant le kiosque. Vérifier si le Cri catalan, le cri républicain, est déjà à la vente. Rester attentif aux nouveautés de la capitale, même si cœurs et poumons ne respirent bien qu’ici. Que sont ces années folles dont parle l’ami Payra, le succès l’an dernier de la Fête nègre au théâtre des Champs-Élysées ?

Page 2, il lit : hommage à Jaurès. Il sourit. « Le premier mai, face aux Dames de France, inauguration de la statue en bronze de Jaurès. Perpignan est la première ville de France à le glorifier. Merci aux souscripteurs. »
Il était temps !
Le 1er mai, je déclamerai mon « ode au Tribun. »
« Ceux de la vigne, ceux des champs, ceux des usines,
« ceux qui ne voient jamais la lumière du jour,
« ceux qui hurlent leur peine au rythme des machines
« te béniront, demain, d’avoir crié l’Amour,
« d’avoir crié : “Haine à la Guerre ! Haine à la Guerre !”
« N’inondez pas de sang vos vergers, messidors !
« N’écoutez pas les voix de meurtre et de colère.
« Semez ! Faites fleurir les printemps de la terre
« Le soleil ne luit pas pour éclairer les morts ! »

Camille n’écoute pas. Un titre avale son regard : une violente tempête de grêle a dévasté les vignobles.

Il devait avoir quinze ans quand il a grêlé sur le domaine. Il revoit une larme qui roule sur la joue de son grand-père qu’on appelle Le Roc, les pierres ne pleurent pas ! Son père tourne un grêlon dans sa main. Une balle de ping-pong. Le sol est tout blanc. Il a neigé ? Personne ne lui répond. Puis : Suis-moi, ordonne son père. La petite sœur sur ses épaules, il avance derrière lui dans les ornières entre les rangées de souches. Tout est ravagé, les sarments déchiquetés, les feuilles cisaillées. Mon fils, ce domaine sera à toi bientôt, tu dois apprendre. Il n’écoute pas les phrases de son père. La petite sœur invente des chansons avec les mots de la vigne, butter, tailler, rabattre, entre-cœur, cica, cica, cicatriser. Il a envie de s’envoler avec elle.

Petite sœur, ne vois-tu rien dans les espaces où tu navigues ? Regarde-moi, déchiré, incapable. Écartelé. Cet univers rejeté, refusé. Cet univers inoublié. Les images me dévorent. La grêle sur le domaine. Reste-t-il des hommes pour sauver chaque souche ? Je voudrais revoir mes parents. Est-ce que je pourrai m’approcher des cuves sans hurler ?
Maman a-t-elle reçu les cartes postales que je lui envoyais de Collioure, de Vernet, où nous emmenait Albert. Nous y rencontrions Picasso et Cocteau. Leur raconterai-je que l’un est petit, avec des yeux d’un noir d’orage, comme disait l’oncle Édouard. Cocteau est amusant. Il écrit tout le temps. Il pense composer une pièce sur des mariés, la tour Eiffel, je ne sais pas.
Te souviens-tu ? Le soir de la grêle, le repas avait été silencieux. Maman avait dit que la vigne, c’est toujours du souci, l’orage, la sècheresse, un champignon nouveau. Papa avait répondu que la vigne est d’abord un travail d’artiste, aussi délicat qu’une dentelle, et une passion, une aventure, soumise aux caprices de la nature, comme les navigateurs. Les doigts des vignerons sont noueux comme des ceps. Les doigts des écrivains, crispés sur leurs porteplumes, sont de fragiles perchoirs, en angoisse de mots, en attente de Muse. Je regarde mes mains. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire.

Je m’appelais Jaume.
Est-ce que je vais hurler devant les cuves ?

Partagez cet article :
Retour Liseuse
Bibliothèque Nationale de FranceDRAC Languedoc-RoussillonLa Région Languedoc Roussillon1077228_mmmLanguedoc-Roussillon livre et lecture
Découvrez votre territoire sous un jour nouveau : que s'est il passé près de chez vous il y a 150 ans ?
Disponible sur Google Play
Disponible sur App Store
Et plus encore
Lire les feuilletons d'aujourd'hui