Feuilletons d’aujourd’hui

La belle dans mon camp - Épisode 8

Par Pascale Ferroul Le 28/05/2015

     Le jour s’est couché plusieurs fois aujourd’hui. Dehors, il neige ou il fait semblant de neiger. La guerre est finie mais l’amour est cette sorte de blessure ouverte qui n’en finit pas de saigner… Je suis bien placé pour le savoir : je suis médecin. Et mon état empire de jour en jour. J’aime ce mot, empire. Je suis une nouvelle sorte d’empereur. Avec quel pouvoir ? Celui de nuire.
     Quand on demande aux enfants : « Vous n’avez rien fait ? », ils sont heureux de répondre non. Car ce qui est sous-entendu, c’est « de mal ». Vous n’avez rien fait de mal. C’est un peu différent quand des Résistants posent la question à des planqués. Et ce serait très différent si vous m’interrogiez à mon tour.
Car j’avais quelque chose à faire et quelque chose à dire. Quand cette gosse a sonné à ma porte, n’importe qui aurait compris que c’était le moment. Seulement je n’ai pas bougé, je ne l’ai pas suivie au camp et je n’ai pas donné l’occasion à un père de sauver ses enfants. J’ai beau réécrire sans cesse l’histoire pour me donner le beau rôle, la vérité est que j’ai claqué la porte au nez d’une gamine portant son petit frère. Je ne leur ai même pas demandé leurs noms.
     C’est tout moi : le rêve vient chaque fois compenser la réalité quand elle est insupportable. Mais il n’y parvient pas toujours. Depuis que je sais qu’on n’a pas retrouvé la trace des nomades déplacés en 1944, on dirait que mes pensées essaient de gagner un concours de pensées horribles. Certains ont été emmenés dans le Lot, d’autres au camp de Gurs, dans les Basses-Pyrénées. C’est tout ce que je sais.
     Moi qui éprouve une culpabilité d’assassin si j’écrase des moustiques – et Dieu sait qu’ils foisonnent en Camargue – je ne suis pas sûr de survivre à cette affreuse incertitude. Je n’ai jamais imaginé qu’on en arriverait là. Il faut croire que l’impensable est toujours pensé par quelques-uns…
     Je n’ai pas été un grand Résistant (pas même un petit). On ne m’a jamais sollicité pour la moindre mission – une question de confiance, probablement. J’ai vécu ma vie simplement, en marge de l’histoire terrible. J’ai soigné, quand même, j’ai apaisé des souffrances.
     Pourtant, aujourd’hui, j’en ai assez de ces toux vengeresses, de ces rhumes plaintifs et de ces migraines haineuses. Je connais par cœur les lois du genre : les jeunes patients imaginent toujours être gravement malades, les vieux le sont réellement mais le nient (c’est comme ça que je peux distinguer un patient jeune d’un plus âgé).
     Mon métier m’agresse, alors je bois. Une addiction parmi d’autres. Une addiction additionnée à toutes les autres. Quand je pense que la première partie de mon existence a été occupée à remplir tous les critères d’excellence, pour correspondre au modèle républicain d’ascension par le mérite… Il y a de quoi rire (et boire encore).
     Les événements de ma vie forment un enchaînement aussi absurde que les messages codés de radio Londres. Ce n’est pas : l’étoile filante repassera, le chien du jardinier pleure et la bibliothèque est en feu mais : les haricots du potager ont poussé, Amélie attend un bébé du jardinier et la fille du pasteur a épousé un ancien cadre franc-tireur et partisan de la zone sud.
     Cette nuit, j’ai rêvé que j’embrassais une Tsigane nommée Flora mais c’était difficile. Apparemment, certains baisers peuvent être difficiles.
     J’ai aimé tout ce que m’a donné la Camargue. J’ai détesté ce qu’elle m’a repris. Reprendre, c’est voler.

La libération du territoire français n’a pas été suivie de celle de tous les nomades internés ou assignés à résidence. La plupart ne seront libérés qu’en mai 1946.

FIN
Remerciements à Xavier Rothéa.

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La belle dans mon camp : Épisode 8

Liseuse
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