Feuilletons d’aujourd’hui

Rêve apache - Épisode 3

Par Claude Ecken Le 09/03/2015

     — J’ai pas rêvé ! Tu disais avoir appris le métier à Marseille, s’énerva Pradal. Alors, ces coffres ?
     Cuisinier dans les hôtels de Béziers, Saint-Amans était parti pour Marseille après un ennui avec la police. Là, les apaches l’avaient initié à la cambriole pour ce qui était des portes et serrures simples.
     — Qui a pensé à couper les fils électriques avant d’entrer ? Et puis, on manque de matériel. Pinces, crochets, rossignols…
     Il força un tiroir, en quête d’un sésame. Ne trouva qu’un stylet au manche en argent finement ciselé, inutile pour de tels coffres. Il l’empocha. Vedel qui avait pris sa place grogna quand le bras de Lautard faiblit à nouveau, faisant danser les ombres dans l’imposant bureau de la maison Rigaud-Vayssières.
     — Pose cette lanterne et aide-nous ! ordonna Pradal. On va emporter le plus petit.
     Au vu du poids, Turc estima qu’ils n’iraient pas loin. Mais il avait repéré un petit chariot au début de la rue des Lois, qu’il se proposa d’aller chercher. Tirant et ahanant, les quatre autres parvinrent à sortir le coffre de l’établissement. Il faisait le même vent que la veille à Saint-Jacques, mais aucun ne ressentait le froid mordant. Déjà, Turc revenait avec sa ridicule carriole. L’essieu menaçait de se briser sous le poids de l’objet.
     La fenêtre de la maison voisine s’ouvrit sur un quinquagénaire en robe de chambre.
     — Dépêchons-nous, dit Pradal en tirant le charreton.
     L’instant d’après, un coup de feu éclata. Puis un second. Vedel cria brièvement. Il avait nettement vu étinceler l’acier quand la balle ricocha contre le coffre. Le chariot menaçant à tout moment de verser, ils déguerpirent en direction de l’avenue de Pézenas, préférant contourner la gare du Nord que passer devant la caserne de cavalerie. Des lumières s’allumaient sur leur trajet.

     — Tout ça pour trois francs, regretta Biphos chez qui ils trouvèrent refuge. Sûr que t’as rien ?
     — Non, mais la balle n’est pas passée loin, répondit Vedel.
     — Elle aurait pu te défigurer !
     — Dans ce cas, la Renée, ce criminel aurait mieux fait de me tuer !
     Jules étreignit la main appuyée contre sa poitrine et embrassa la femme blottie contre lui.
     — Je le connais, ragea Pradal devant le coffre vide. C’est Antoine Fabre, l’ancien proprio. Il a aussi les établissements de bâches et stores de l’avenue Saint-Saëns.
     Dans la nuit du réveillon, la boîte aux lettres à l’angle de l’avenue Saint-Saëns fut dévalisée.

     Les jours suivants, même si le tremblement de terre de Sicile et de Calabre était le principal sujet de conversation, les bourgeois frémirent en apprenant les exploits des apaches. En un mois, les armuriers de la ville vendirent autant de pistolets qu’en un an. La bande de Pradal déporta un temps ses activités à Boujan. Ce fut l’étude de Maître Pallot qu’on soulagea de divers biens la première nuit de janvier, et le lendemain le domicile de Marc Aymes. Gascou connaissait les lieux. Renée s’y était rendue déguisée en homme, couverte d’un peignoir rouge à l’aller. Une ruse. Ses forfaits commis, elle retirait son veston blanc, coiffait sa perruque de dame achetée avec le fruit des précédents larcins, pour donner du groupe l’image de jeunes gens en virée. Sur place, elle s’empara de quelques mètres de coupon de flanelle, de serviettes de toilette et d’un éventail qui lui donnait un air distingué, tandis que Gascou restait fasciné par le fusil. Mais comme elle tenait la bougie pendant que l’ancien et le nouvel amant officiaient, elle renversa de la cire sur le peignoir.
     — Je l’enlèverai chez toi, dit-elle à Jules chez qui ils allaient cacher les objets.
     — Ça suffira pas. On peut retrouver les taches avec une expertise chimique.
     Puis il jura.
     — J’ai oublié mon passe.
     Il fallut bien réveiller la propriétaire, avec force excuses pour le dérangement. Jeanne se tenait au bras de Jules, tandis que le Négro demeurait en retrait, laissant le fusil dans l’ombre. Il aurait été suspect de ressortir à une heure aussi tardive, aussi dormirent-ils tous les trois sur place, bien serrés dans le lit pour mieux se tenir chaud.
     Jeanne, ravie, rêvait pour trois.
     — Il y a cette demi-mondaine, avenue Saint-Saëns, pleine de bijoux et qui sort souvent. Et ce notable ! Toujours un gros portefeuille. Vous lui ferez le coup du père François. Avec l’argent, on louera une automobile pour aller à Dax. J’y étais servante. Le maître cache cinquante mille francs dans un coffre en bois. La famille, tous les dimanches à la messe. Et le père du gars qui m’a séduite ! Trente mille francs ! Je l’éloignerai. On sera les nouveaux bandits en auto. Mieux que les chauffeurs de la Drôme…
     Elle s’endormit tandis que ses rêves devenaient buée sur les vitres glacées.

(à suivre)

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