Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #5 - 1/ L’os des Salines

Par Aurélie Namur Le 19/01/2015

Antenne 2 allumée, Camille et Maguelone faisaient face : « C’est désormais officiel, la Compagnie des Salins du Midi, représentée par la célèbre baleine, délocalise sa production en Italie… »
— En Italie ?
— Pas la première fois qu’ils nous piquent le boulot, j’te signale…
— Qui ça ?
— Les ritals.
« … où le conditionnement se fera avec du sel tunisien. »
— Putain ! Tunisien !
« Une partie des employés a été placée en licenciement économique ».
De son poing, Camille défonça le guéridon. Maguelone haussa la voix :
— Si c’est ça, va dehors ! C’est dans la gueule du DRH que tu devrais foutre ton poing !
Camille empoigna sa veste, saisit son fusil de chasse. Putain de compagnie de merde de Salins du Midi. Elle a raison Maguelone, faut dégommer le DRH. Et il sortit.
L’air libre et glacial. Résolu, il coupa à travers vignes, ces putains de vignes qui appartiennent aux Salins du Midi. Il coupa à travers les salicornes, ces putains de salicornes qui appartiennent aux Salins du Midi. Il sentit perler une sueur âcre et vivifiante, celle de la vengeance. Dans sa poche il froissa sa lettre de licenciement : « Suite à des problèmes budgétaires, la Compagnie se voit dans l’obligation… » D’ALLER CHEZ LES RITALS BANDE D’ENCULÉS ET NOUS… Mais il trébucha et tomba au s… PAN ! Au sol. Le coup était parti. En l’air. Une aigrette s’envola.
« La chasse à l’ours est lancée. »
Quoi ?
« Camarade, ne te trompe pas de gibier cette fois. »
La voix était faible, si faible qu’elle se mélangeait au sel, au mistral, au soleil. Camille, ébloui, crut distinguer une grosse caillasse blanche, au sol, probablement celle sur laquelle il avait trébuché.
« Arme ton fusil et venge-nous ! Vive la guerre ! »
La voix semblait venir du vent, mais Camille fixait la caillasse au sol. Non, ce n’était pas une caillasse, mais… un os. Un fémur de flamant rose peut-être, à moins que… Drôle de forme, une forme de… Brusquement, Camille se tétanisa. Un crâne, un crâne humain. Merde. Un crâne humain ! Qu’est-ce que ce crâne fout dans les Salines ? Encore des emmerdes. Il perçut comme des roulements de tambours :
— OH ! QUI JOUE DU TAMBOUR ? QUI EST LÀ ?
Autour, personne.
« Moi, dont le cadavre pourrit dans vos salines depuis cent vingt ans. »
— QUI ?
« Moi, qu’on a abattu comme un lapin. Moi, qu’on a achevé à coup de pioches et de fourches et de gourdins. Moi, tué par les Aigues-Mortais, les trimards, les Ardéchois. Moi, l’Italien dont la voix se perd et perdure et réclame vengeance. »
Aux alentours, des aigrettes et des avocettes se chamaillaient. Et le mistral d’hiver. Cette phrase de Maguelone lui revint en mémoire : « Pas la première fois qu’ils nous piquent le boulot, j’te signale ».
— T’es Italien ?
« J’ai eu le temps de réfléchir, camarade. Les vrais trophées de chasse sont les patrons des Salins du Midi. »
— Je connais pas ton histoire, moi.
« Je suis Ricardo del Mostino du Piémont. »
— T’as pas d’accent…
« Depuis le temps que je pourris ici… mais tu m’as réveillé avec la détonation de ton fusil et l’odeur de ta sueur, je l’ai reconnue cette odeur, lorsque la chasse à l’ours est ouverte ! »
À ces mots, des dizaines de voix s’élevèrent, faibles, presque inaudibles, des dizaines de voix perdues dans les marais murmurèrent en chœur :
« Je suis Castagnon Filippo. Je suis Giuliano Ernesto de Imperia. Je suis Angelo Migone et ma femme n’a jamais eu de nouvelles. Moi Rosso Grato de Turino. »
Les voix tournoyèrent dans le ciel d’hiver. Camille gloussa, comme une baleine, comme une mouette rieuse, et il lança :
— Vengeance ! Vengeance contre les patrons des Salins du Midi ! Pourquoi on les voit jamais, eux, hein ? Vengeance !
Les voix chantaient, tournoyaient dans tous les sens, cacophoniques :
« En 1893, nous étions mille deux cents journaliers à travailler pour les Salins du Midi. mille deux cents à battre et lever le sel.
Un travail de chien, un travail d’esclave et il n’y avait pas l’eau potable sur le site. Pas d’eau pour les esclaves.
L’eau arrivait à dos d’âne, rationnée sous la canicule d’août, sale août.
C’est seulement par provocation qu’un Italien a lavé sa chemise dans le baquet d’eau potable des Français ! Une erreur ! Ça a ouvert le massacre, mais ceux qui n’ont jamais payé, c’est les Salins sans eau potable pour les esclaves. »
Camille ne l’avait pas entendu venir, mais un homme s’était approché de lui, et cria :
— Oh ! Interdiction de chasser ici. Vous êtes sur la propriété privée…
— Ta gueule, je suis saunier !
— Ah ! Pardon, Camille ! J’t’avais pas reconnu ! Salut ! Je… écoute Camille… tu…
— J’ai trouvé un squelette.
— Hein ?
— Un des cinquante ouvriers italiens que vous avez massacrés.
Camille brandit son fusil. Tira sur le gardien. PAN. Il le rata. Les yeux du gardien fixaient l’ancien saunier. Camille retourna son fusil contre lui et tira. PAN. Il ne se rata pas. Quelques aigrettes s’envolèrent. Et ce fut le silence dans les salins.

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