Feuilletons d’aujourd’hui

La rêveuse et la mandoline - Épisode 3

Par Jean-Pierre Kerloc'h Le 08/06/2015

     On est arrivés à Carcassonne en début d’après-midi. Mon père avait décidé qu’on y ferait étape pour visiter la cité médiévale.
     À l’entrée, devant le pont-levis, un guide avait rassemblé un troupeau de touristes.
     Je me suis faufilée pour écouter. Le guide a commencé sa petite conférence.
     « Mesdames et messieurs, vous faites partie des quatre millions de visiteurs qui, chaque année viennent voir notre célèbre Cité.
     Ses premières fortifications existaient déjà plusieurs siècles avant Jésus-Christ.
     Elle est protégée par cinquante-deux tours et une double enceinte s’étendant sur trois kilomètres.
     Elle faillit être détruite au XIXe siècle. Pas par la guerre, mais parce que ses habitants l’abandonnaient pour s’installer au-dehors, dans ce qu’on appelle la ville basse. Les gens prenaient les pierres de ses murs pour construire leurs maisons. La Cité tombait en ruines.
     Elle fut sauvée et restaurée grâce à trois hommes : l’écrivain Prosper Mérimée, l’architecte Eugène Viollet-le-Duc et l’historien audois Jean-Pierre Cros-Mayrevielle. »
     Le guide pointe le doigt vers un buste de femme, sculpté dans la pierre.
     « Je vous présente Dame Carcas qui, à sa manière, sauva aussi la Cité, voilà quelques douze siècles. Je vais vous raconter sa légende.

     Une grande bataille avait opposé l’armée des Francs, commandée par Charlemagne à l’armée des Sarrasins dirigée par le Roi Baalach.
     Quand Baalach fut tué, les Sarrasins se réfugièrent dans la Cité. Dame Carcas, son épouse, ranima leur courage et prit le commandement.
     Charlemagne fit le siège de la Cité pendant cinq années. Pendant cinq années, Dame Carcas et ses guerriers lui résistèrent.
     Hélas pour eux, peu à peu, les vivres vinrent à manquer. Ceux qui n’avaient pas été tués au combat moururent de faim ou de maladie. À la fin, Dame Carcas se retrouva seule.
     Mais elle était aussi rusée que courageuse. Elle plaça des mannequins et des soldats morts, tout le long des remparts.
      Elle courait de tous côtés, en haut, en bas, à droite, à gauche, lançant flèches, pierres et javelots ; criant, riant, chantant, imitant mille voix. Faisant croire à Charlemagne que les défenseurs de la Cité étaient encore nombreux.
     Mais, elle aussi mourait de faim.
      Un jour, elle découvrit un plein boisseau de blé et un cochon tout maigre. De quoi faire jambons, pâtés, saucisses, côtelettes et rôtis. Elle aurait pu céder à la tentation. Mais, elle fit tout autrement.
      Pendant des jours, elle nourrit le cochon avec le blé. Et quand il fut bien bien gras, elle appela Charlemagne du haut des murailles.
      — Charlemagne, voici un cadeau pour toi. Et elle balança l’animal par-dessus la muraille. Il s’écrasa sur le sol et mourut sur le coup.
     Quand Charlemagne et ses guerriers francs l’examinèrent, ils découvrirent que le ventre rond du cochon était rempli de bons grains de blé. Charlemagne se gratta la barbe.
     — Cette cité est pleine de soldats et de nourriture. Ne perdons plus de temps ici.
     Le lendemain, alors que les Francs commençaient à s’éloigner, ils entendirent des sonneries de trompette.
      — Écoutez ! Regardez sur les remparts !
      — C’est la dame Carcas. Elle joue de la trompette !
      — Oui ! Dame Carcas sonne !
     — Carcas sonne ! Carcas sonne !
     Et c’est ainsi que naquit le nom de cette Cité. »

     En partant, mon père a glissé un pourboire au guide, et il lui a dit :
     — En réalité, c’est Pépin le Bref, père de Charlemagne, qui avait pris cette ville. Et puis le nom Carcaso existait déjà à l’époque romaine.
     Le guide a souri.
     — Monsieur, quand la légende est plus belle que la vérité, moi je préfère raconter la légende.

     Après, on a marché, marché… Mon père photographiait, Jojo râlait, ma mère a acheté des cartes postales et un petit livre : La (véritable) légende de Dame Carcas.
     À la fin du parcours, on a eu droit à des paninis, des parts de pizzas et des gaufres à la chantilly.
     — Demain, on fera un vrai repas gastronomique, a annoncé mon père.

(à suivre)

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La Rêveuse : Épisode 3

Liseuse
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