Louise ou les dessous de l’Eldorado - Épisode 1
Le 06/07/2015 Louise, un petit fichu noir noué sur ses cheveux, profitait d’un de ces instants où le vent se faisait complice et détournait la fumée noire de la locomotive pour se laisser fouetter le visage, la tête renversée en arrière. C’était la première fois qu’elle prenait le train. Ce voyage, elle l’avait tant de fois imaginé, paré de l’auréole flamboyante des récits de son père. Et voilà qu’à présent, malgré un ciel lumineux, il lui arrachait un sanglot.
Louise, désespérément, fixait le paysage. Les plantations de pins maritimes, les maisons — toutes les mêmes – qui défilaient, la route qui rejoint La Grand-Combe à Alès, le lit du Gardon, les fumées de la mine… Bientôt, le passé serait derrière elle.
La veille, munie de ses maigres économies et prétextant d’aller faire une course en ville, Louise s’était rendue à la gare. En ce mois d’août 1906, après une année de grèves et de mauvaises récoltes, les rues de La Grand-Combe étaient poussiéreuses et sentaient la misère. Au guichet, elle avait acheté un billet pour Nîmes. Marthe, sa tante, mariée à un cordonnier, y exerçait la profession de blanchisseuse. Sa dernière lettre racontait : « La sécheresse a mis les canaux et les lavoirs de la ville à sec. Nous sommes obligés d’aller laver le linge au Vidourle. Un tarif spécial nous permet de prendre le train jusqu’à Gallargues mais il faut charrier les ballots de linge et cela rend le travail plus difficile encore ! » Marthe qui avançait en âge n’avait pas eu d’enfants. Elle ne refuserait certainement pas l’aide de Louise.
La jeune femme n’avait confié ses intentions à personne. Et la veille, dans la maison désertée par les hommes, la soirée s’était déroulée comme d’habitude. Sans un mot, Louise avait soupé en tête-à-tête avec sa mère, la grand-mère assise au pied de la fenêtre, les yeux perdus dans le vague et délaissant comme chaque soir le bol de soupe fumante posé sur ses genoux.
Louise voyageait à ciel découvert dans le dernier wagon du train. Sous ses yeux, se profilait maintenant le chevalement du puits Fontanes des mines de Ladrecht, sa silhouette d’acier indiquant que le train gagnait les faubourgs d’Alès. Mais Louise avait encore dans la tête le visage de ces deux femmes courbant l’échine, hier soir comme toujours, sous le poids d’une vie trop lourde. À cette vision se superposait un cri qui n’en finissait pas de glacer le sang de Louise. Le cri de Thérèse la voisine, agonisant après avoir essayé de se débarrasser de l’enfant qu’elle portait.
Posant la main sur son ventre, Louise, dans un frisson, s’arracha à cette vision et se mit à détailler les autres passagers. Tenues fripées et visages tirés, dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs semblaient marqués par la détresse de la mine. Seul contrastait le teint bien mis, presque trop bien mis, de deux hommes assis à l’avant, face à Louise. Le plus grand lisait le journal. Son compagnon, appuyé contre le chambranle du train, fumait. Il portait une chevalière en or, étincelante dans le soleil. Abandonnant son mégot par-dessus bord, il tira de sa poche un mouchoir au tissu fin et soyeux comme Louise n’en avait jamais vu. Puis se tournant en direction de la jeune femme, il la jaugea d’un air narquois. Le train entrait enfin en gare.
(à suivre)
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