La belle dans mon camp - Épisode 6
Le 21/05/2015 Je ramenai Flora et René avec moi ce jour-là. Naturellement, j’attribuai à la jeune fille sa propre chambre. Au village, je dirais que c’était une lointaine cousine que j’hébergeais. Plus tard, on se fiancerait, mais jamais je ne la toucherais.
Toutefois Flora ne l’entendait pas de cette oreille. Si je ne voulais pas d’elle, elle allait se vexer. Elle avait dans les seize ans et se comportait comme une femme. Elle n’attendit pas trois nuits pour se faufiler dans mon lit.
― Je ne te plais pas ?
Elle s’était agenouillée au-dessus de moi. Avec une pudeur d’effeuilleuse (une pudeur inversée), elle retira lentement les différentes couches d’habits dont elle s’était enveloppée pour se protéger du froid. Puis vint le tour de son corsage.
La seule femme aussi belle qu’il m’ait été donné de voir auparavant était une jeune novice, dans un couvent : une poitrine généreuse, un ventre doré et plat… J’avais été appelé par la mère supérieure car la pauvrette s’évanouissait souvent. J’avais diagnostiqué une anémie. C’était la première fois que je regrettais de ne pas avoir suivi les prescriptions maternelles d’une plus grande proximité avec la religion. Et la dernière.
Le lendemain du soir béni où Flora s’était glissée dans ma chambre, Amélie avait changé d’humeur, comme si elle avait tout deviné avec ses antennes paysannes. Je n’avais pas aimé la façon dont elle avait rudoyé ma dulcinée, quand Flora s’empressait au contraire de l’aider. Amélie se défendit maladroitement :
― Quand ma mère a épousé mon père qui habitait le village voisin, dans les Cévennes, elle a dû partir vivre chez lui. Eh bien, toute sa vie, on l’a appelée « l’estrangère ». Ça ne l’a pas tuée.
Souvent, elle me racontait les déboires rustiques de sa famille cévenole. Mais je n’avais, ce matin-là, aucune patience. Et je n’ai jamais compris qu’on s’imposât ou qu’on imposât aux autres des choses pénibles au motif qu’elles avaient déjà été vécues. J’essayai de l’expliquer à Amélie.
― C’est une façon de voir, elle répliqua avec son esprit reboussier.
C’était aussi une façon de ne pas voir, en fait. Bien sûr que la vie allait être dure pour Flora. Même si la guerre avait chamboulé les repères, les gens du village ne comprendraient pas qu’une fille jeune épousât un vieil éclopé. À moins (à moinsse, disait-on au pays) qu’elle ne le fît pour l’argent, ce qui était pire. Et ce petit René, n’était-il pas en réalité son enfant, un bâtard ?
Je ne supporterais pas qu’on s’en prît à René, ce pitchoun si adorable et si sage… Je lui lisais des histoires, comme celle de Lou Drapé, le cheval qui se promenait autour des remparts d’Aigues-Mortes la nuit et emmenait sur son dos des enfants qu’on ne revoyait jamais. René levait alors vers moi ses grands yeux indulgents qui semblaient dire : « Et tu veux me faire gober ça ? ». Moi, je voulais simplement qu’il fût prudent et ne s’aventurât pas seul dehors. Il ne s’y risquait pas, mais pour une autre raison que je finis par découvrir, la fois où il me demanda timidement : « Tu as peur des araignées, toi ? Moi, il y a des jours où je les supporte et d’autres pas… Cela dépend aussi de leur taille. »
Je ris. J’avais besoin de plus d’une grosse araignée pour avoir peur. J’avais besoin par exemple d’un message de la Résistance me demandant de rejoindre René Rascalon, le chef du maquis. Ou de quelqu’un qui tambourinât la nuit.
― Allez, j’entendis derrière la porte.
― Aller où ? Je fis.
― Alais, il répéta.
Alais, c’était le nom de code de Rascalon. On m’appelait.
(à suivre)
La belle dans mon camp : Épisode 6
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