Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #13 - 1/ Rimons à tous vents

Par Simone Salgas Le 20/04/2015

Le ciel rosit sur l’étang de Leucate. Albert Bausil, le front contre la vitre, se berce de sa poésie.
« Mon pays, c’est le clocher qu’on voit de loin quand on revient,
« c’est la garrigue et ses buissons de romarin »

Retour de Paris. Les frères Bausil ont été à l’honneur. Louis a exposé ses toiles au salon des Indépendants.
Albert a tenu le rôle de Silius dans la dernière création de Déodat de Séverac, de Céret, qui a introduit des sardanes dans ses orchestrations. Paris fut un pari. Gagné. L’Indépendant a bavé pour rien sa malfaisance : « Bausil, la Sarah Bernard roussillonnaise ». Je revendique.
Le train roule vers son Roussillon, « blotti comme une crèche blonde, entre la montagne et la mer ».

Quelqu’un grimpe dans le train qui démarre, se tasse dans un coin du compartiment. C’est un adolescent. Une de ses mains triture un mouchoir. Non, une dentelle crochetée. Albert connaît les raffinements des guipures sur sa sœur Françoise, sa Chiquette.
Il tend sa main :
— Albert Bausil, créateur du Cri catalan, revue satirique, littéraire, sportive. Vous descendez aussi à Perpignan ?
Surpris, l’adolescent se redresse, regard sombre, inquiétant. La broderie tombe de ses mains. C’est un gant de petite fille, vite ramassé, vite enfoui, avec maladresse et violence dans une poche de la veste.
Albert serre des doigts mous, qui voudraient se refuser :
— À qui ai-je l’honneur ?
— Camille.
— Camille…
L’adolescent enferme son visage sauvage entre ses bras.
— Camille ! « Le vent qui s’est levé suffit.
« La mer est bonne. » Étudiant ?
L’adolescent hausse une épaule irritée, file dans le couloir. Soudain :
— Violoniste.

Pourquoi j’ai répondu ça ? Qu’est-ce qui m’a pris ? Je suis né dans un beau domaine viticole. J’ai grandi entouré de collines couvertes de sages rangées de ceps, vert tendre au printemps, incendie à l’automne, l’hiver, bras tendus tous horizons. Partout, la petite sœur qui joue au cerceau, joue à saute-mouton, à la corde, à la marelle, saute dans tous les bras, dans toutes les flaques, joue du violon comme les anges, meurt en sautant dans une cuve.
L’ombre envahit le domaine. Définitive. L’ombre et le silence.
On cueille des fleurs blanches pour en remplir la chapelle du domaine.
Jamais, je ne supporterai de voir ma petite sœur recouverte de terre.
Sur une feuille de papier, j’ai demandé pardon à notre mère. Je voulais donner à cette feuille la forme d’un cœur. Je n’ai plus de cœur. Qu’une forte et folle colère. Qu’on ne me parle plus jamais de cépages, degrés, mourvèdre. Je hais ce domaine. Et d’abord moi-même. Le vent hurlait, tout grinçait, les portails de bois des caves, les volets mal retenus, la pinède, les sept oliviers de la cour. Si elle a crié, personne ne l’a entendue.
Je hais tout.
J’ai mis un de ses petits gants dans ma sacoche. Je suis parti. Pleurer, hurler, seul. Impossible. Pire. Tout au fond, très très au fond de moi, une musique que je voudrais détruire, écraser, massacrer, une musique monte, qui est ma honte : la mort de ma petite sœur me permet de couper les ponts avec les ancêtres vignerons.
Je serre le petit gant blanc mordillé au pouce par ses petites dents. Je le mordille.
Le soleil ne devrait plus jamais briller, ce soleil qui, à chaque crépuscule rouge, violet, sang, prend les couleurs du vin, couleurs assassines.
*
— Vous attendez aussi la voiture de Bartissol ?
Albert a compris que ce jeune homme ne sait que faire, où aller. Être délicat pour l’apprivoiser. Si ça se trouve, il s’est échappé de la maison de correction.

Dans la vaste maison Bausil, du côté des Remparts, il le présente à Chiquette, Marinette, Charles. Des amis entrent, sortent. Aujourd’hui encore, répétition de la revue « Allô, Père Pigne ». On cabotine devant Camille.
— Ce petit gant, comme une pochette à ta veste, la Légion d’honneur ? Une confrérie secrète ?
Il reste muet.
On le sacre mascotte du moment. On écrit pour lui une chanson.
« Sous la charmille,
« tes yeux brillent
« Camille »

On finit par lui tendre un violon.

Petite sœur, tu ne seras jamais morte. Mes doigts seront tes doigts. Les notes que tu sortais avec tant de grâce de ton violon, je les jouerai pour toi. Camille, tu disais qu’on se marierait, plus tard. Depuis ce matin et à jamais, je m’appelle Camille.

*

Sur le programme de leur tournée, Albert a ajouté un numéro « Camille et Nigme ».
Résolue, la méconnaissance de son nom. Et un trait d’humour, à ne pas négliger. Camille, toujours muet, souvent chagrin, reste une énigme. Pourtant, le petit gant de dentelle est devenu leur symbole. Chacun le porte en pochette, taillé dans le cuir le plus fin. Le gant Camille. Il a souri.

Petite sœur, il court des bruits de guerre. Te voici à l’abri dans l’âme de mon violon. Ton rire résonne à chaque trouvaille théâtrale. Petite sœur, tu vis toujours !

*

Ce matin du 3 octobre 1914, Albert a dû quitter la ville sans délai, appelé comme infirmier militaire. Petite sœur, nous restons un peu étourdis, mordillant le petit gant de dentelle qui ressemble à un fruit blet.
À l’hôpital, arrivent déjà les premiers blessés.
Je n’ai pas l’âge de tenir un fusil.
Si les hommes s’en vont, qui travaillera les vignes au domaine ?
Je détestais leurs battues au sanglier.

(à suivre)

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