Feuilletons d’aujourd’hui

Rêve apache - Épisode 5

Par Claude Ecken Le 16/03/2015

     — L’enquêteur savait qu’un des voleurs boitait, alors j’ai inventé une chute dans les escaliers, s’esclaffa Jeanne.
     Saint-Amans et Turc trouvèrent Vedel nonchalamment allongé sur le lit. Sa maîtresse racontait à Cros comment elle l’avait une fois de plus innocenté. Tous affectaient la gaieté. Cros ne cessait de frotter ses mains moites.
     Le ton changea une fois la bande au complet. Renée croyait Gascou en possession d’une pièce de vingt francs qu’il aurait été dommage de laisser au fond de sa poche au moment de lui régler son compte.
     — Vous aurez cinq francs chacun. Je prendrai rien.
     Vingt heures. Lorsque Gascou parut, ils sortirent boire un verre. Au dernier moment, Renée retint le jeune homme.
     — Donne ! Ils te forceraient à leur payer des coups !
     Le Négro parti, Renée ouvrit la fenêtre.
     — Ils y sont bien ! cria-t-elle.
     Ils se rendirent au café Cros, que Louis aimait bien parce qu’il portait son nom. Comme à son habitude Gascou commanda un Pernod. Les autres choisirent le pichet de rouge.
     Il fallut bien arrêter un plan. Chacun s’interrogeait du regard.
     Par chance, Gascou s’éloigna aux W-C et ils tirèrent à la courte paille en allumant leurs cigarettes.
     — C’est toi qui frapperas…
     Saint-Amans se résigna. Ses petits yeux méfiants allaient alternativement de Vedel à Cros, afin de déterminer s’ils ne s’étaient pas entendus. Il reniflait les coyotes à cent mètres. Turc semblait réellement soulagé. Comme le Négro revenait, ils le laissèrent en sa compagnie pour aller bavarder dehors. Les strates de fumée nappant la salle semblaient leur donner raison.
     — Derrière les arènes ? proposa Cros.
     — En ville, c’est pas sûr, refusa Vedel, il pourrait gueuler. Plutôt le pont de Narbonne, et au canal.
     Ils acquiescèrent.
     — Je reviens, dit Saint-Amans tandis que les autres retournaient au café.
     Il se rendit chez la famille Lautard. La mère d’Émile sortit du lit.
     — Je viens juste récupérer une chose, dit-il.
     Il souleva la paillasse sur laquelle il dormait.
     — Un agent est passé.
     Un signal s’alluma dans le crâne de Saint-Amans. Selon la femme, il s’agissait d’une simple convocation.
     — J’irai demain.
     — Tu reviendras dormir ?
     — Oui, je pense.
     Le stylet volé rue des Lois se réchauffait lentement contre sa cuisse.

     — Le château de Fonseranes ? s’étonna Gascou. Mais on n’a rien pour faire le coup !
     — On trouvera sur place une aiguille de charrue pour forcer la porte, assura Vedel.
     Ils étaient descendus par l’avenue des casernes vers la route de Narbonne, Turc et Vedel en avant. En obliquant sur le chemin de halage vers les écluses, Gascou perdit de l’assurance.
     Saint-Amans se vit contraint d’agir avant de parvenir au pont. Il porta un coup de stylet entre les épaules, ripa contre une omoplate.
     — Jules ! s’écria Gascou.
     Déjà, Cros glissait un foulard autour de son cou et se courbait de manière à l’immobiliser. Étranglé, le Négro reçut le poing de Vedel sur la figure, si violemment qu’il tomba à terre. Turc lui balança quelques coups de pied dans les reins.
     — Pitié, Jules ! Je parlerai plus !
     — C’est à toi ! ordonna Vedel à Saint-Amans.
     — Je suis mort ! râla Gascou tandis que Turc et Cros le maintenaient par les bras.
     L’apache frappa Gascou à la tempe gauche. Mais le stylet plia. Il le redressa. Saint-Amans frappa encore, une, deux, trois fois, en s’agaçant de voir le petit poignard plier en heurtant la boîte crânienne. Une frappe au cou pénétra sous l’oreille mais le tordit de même. Les mains poisseuses de sang, Saint-Amans ne parvenait plus à redresser son arme de fortune.
     Excédé, Vedel sauta à pieds joints sur le ventre du condamné. Il y eut des bruits écœurants. Mais Gascou n’était pas tout à fait mort.
     Cros déplia alors un couteau de sa poche et le tendit à Vedel.
     — Vendetta.
     Il s’agissait bien d’un de ces couteaux corses à manche de corne, fiable et solide. Turc saisit une main du Négro, Cros immobilisa les épaules et Saint-Amans les pieds. D’un geste brusque, Vedel ouvrit la gorge. Les gargouillis de protestation le mirent en rage. Il distribua des coups dans la poitrine jusqu’à ce qu’il fut épuisé. Enfin, haletant, il se releva.
     — Faut attacher une pierre à sa ceinture, dit-il.
     Saint-Amans le suivit dans les vignes. Cros s’éloigna afin de s’assurer que personne ne les avait épiés. Turc et Vedel portèrent le Négro jusqu’au canal. Saint-Amans entra dans l’eau pour le pousser au loin, refoulant mentalement les morsures du froid.
     Une terreur glacée l’enveloppa plus sûrement que la froideur du canal. Car ce faisant, il sentit passer sur son visage l’ultime souffle du mourant, l’haleine de l’au-delà. L’apache avait inhalé un esprit. Le coyote était passé en lui.
     — Paul, la casquette !
     Elle partait effectivement à la dérive. L’apache se mouilla davantage pour la récupérer.
     — Et maintenant, celui qui parlera sera tué, dit Vedel.
     La casquette et les gants tachés de Turc furent enfouis dans un terrain vague sur le chemin du retour. Tous fumaient pour se réchauffer. En silence.

     — Alors, c’est fait ? demanda Renée en leur ouvrant la porte.
     Voir leurs têtes suffisait. Vedel gratta au couteau les croûtes de sang maculant son pantalon. Grelottant, Saint-Amans retira ses vêtements mouillés. Renée nettoierait ses sandales tachées du sang de Gascou.
     Mais jamais elle n’ôterait l’odeur de son dernier souffle.

(à suivre)

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Extrait 2

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