Chronique #7 - 1/ Les travailleurs de la nuit
Le 26/01/2015Ma Camille perdue, mon âme, toi que j’ai tant aimée…
J’écris pour toi, parce que j’étais si fou de rage, ces jours, que j’en pleurais, et j’ignore où me conduira ma colère, à quels égarements.
Tu ne sais plus rien de moi, petite cousine, et comment comprendrais-tu la violence du monde, toi qui n’as encore vécu que de douceur ? Moi aussi, le fils de bonne famille, je sortais du cocon quand on m’a jeté dehors. Mon père, si soucieux de sa carrière politique, la découvrait incompatible avec les exactions de son fils anarchiste et les admonestations du préfet. Sommé de choisir, je me suis retrouvé à la rue ; la précarité me rendrait vite à la raison. Les pères ! Ils côtoient leurs enfants sans imaginer un instant la force de leurs convictions ! Je serais mort de faim plutôt que de baisser la tête et de rentrer à la maison.
Avouons, Camille, que j’y suis quand même retourné, dans cette maison. Une nuit d’avril 1900, la tête haute. Mon père est la première personne que j’ai volée. Une évidente exaltation m’y poussait, bien plus que la nécessité. Je n’ai rien gardé des sommes soustraites cette nuit-là. J’ai tout donné à l’anarchiste Ernest Saurel, pour la famille de son ami guillotiné, Sante Caserio.
Saurel m’avait hébergé quelque temps à Cette… avant d’accueillir un certain Jean Concorde. Comment ce nom de fantaisie a-t-il pu abuser les chiens de garde de son hôte ? Traqué par toutes les polices qu’il avait déjà fait tourner en bourrique à vingt ans, Alexandre Marius Jacob, alias Jean Concorde, venait de s’évader de l’asile où il jouait les fous.
Un beau garçon, Alexandre. Pas immense, mais la taille bien prise, l’œil gris, le teint pâle, le cheveu châtain clair, une bouche qu’on eût toujours dit prête à l’exhortation, un don pour vous convaincre et des idées semblables aux miennes. Il me plut tout de suite. J’avais trouvé un frère. Bientôt il m’offrirait un nid, une nouvelle famille. En attendant, je comparais nos deux enfances avec autant d’ahurissement que de fascination. La mienne, rétive, sous la férule de mes précepteurs, mais la sienne ! L’embarquement comme mousse à onze ans, la soif, la faim, les coups, l’humiliation, le naufrage, la piraterie, les scènes horribles de carnage, la désertion, l’affreux soulagement quand on apprend le jugement et la pendaison de votre cruel équipage. Puis le retour au pays, assoiffé de justice, vite gagné aux idées libertaires, aussi vite repéré par ces messieurs de la Sûreté qui s’ingénient à vous piéger, comme vous à leur échapper…
Alexandre ne pouvait pas rester chez Saurel, l’anarchiste était trop surveillé. Il acheta au nom de Rose, sa compagne, un commerce de quincaillerie rue des Lois, à Montpellier. La boutique tiendrait lieu de couverture et permettrait de s’équiper en matériel adéquat. Le temps de la marmite était fini ; faire couler le sang des bourgeois se payait bien trop cher. Qu’advienne le règne des illégalistes armés de la pince-monseigneur ! On allait s’attaquer aux fondements mêmes de l’injustice sociale : la propriété accroupie sur ses coffres-forts. Une partie des trophées servirait à la cause, l’autre reviendrait à ceux qui devenaient dès lors les Travailleurs de la nuit.
Nous complotions dans la fièvre et l’enthousiasme. J’en connaissais, des résidences richement dotées ! Et je savais souvent quels chemins emprunter pour les piller. Ainsi certaine lucarne voisine de la maison d’un client de mon père, l’avocat Torquebiau, quai de Bône, à Cette. On passerait par le toit. Quand le coffre-fort éventré sur un matelas a vomi son contenu, pécaïre ! un pactole ! Quarante mille francs de butin ! Des bijoux, des bons, des obligations en pagaille. Et même le diplôme de l’avocat !
Des amis d’Alexandre nous avaient rejoints. Pas des enfants de chœur. Joseph Ferrand, on l’avait déjà condamné onze fois. Jules Clarenson, guère moins, mais à chaque plongeon, il simulait la folie et s’évadait aussitôt. Et nous avons commencé d’écumer la région, tandis que notre bande s’agrandissait sans cesse.
Je les croyais ma famille, comprends-tu, Camille ? Je nous croyais liés comme les doigts d’une main. Je croyais qu’ils resteraient solidaires jusque dans le désastre. Et aujourd’hui, seul Alexandre répondrait de nos actes ? Tous les autres se dégonflent comme de pitoyables baudruches et lâchent tel un vent nauséabond : « Moi, monsieur le Président ? Vous n’y pensez pas, je ne les connais pas, je n’ai jamais fait ça ! »
Et dis-moi, Camille, qui continuerait de vivre libre si son héraut doit être condamné ? Qui continuerait de vivre, les pleurs aux joues, la rage au cœur ? Comment rester dehors, quand tous les autres sont dedans ? Comment ne pas aller prêter renfort et clamer haut et fort à côté d’Alexandre qui sont nos adversaires ? Le jour où l’ouvrier, l’artisan, le paysan se décideront à tondre à leur tour les nantis qui les écorchent vifs le monde sourira.
Je t’aime encore, Camille, je m’aperçois aujourd’hui que je n’ai jamais cessé de t’aimer, mais demain, à Amiens, j’entrerai dans la salle d’audience et je crierai ma vérité.
(à suivre)
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