Feuilletons d’aujourd’hui

La belle dans mon camp - Épisode 5

Par Pascale Ferroul Le 18/05/2015

     Flora, la jeune Gitane, semble avoir convaincu le docteur Charles Monnier de venir rencontrer son père, assigné à résidence au camp de Sylvéréal depuis 1940. Les conditions d’internement sont pénibles mais laissent l’opinion publique indifférente, d’autant qu’au-dehors les nazis répriment violemment la résistance des maquisards.

     ― Combien de temps peux-tu garder le souvenir de ton nom si personne ne t’appelle ?
     Oh la la… Je ne me sentais pas l’âme d’un philosophe. Je ne savais même pas si le père de Flora s’adressait réellement à moi. Il semblait regarder au-delà.
     ― Et vous vous appelez ?
     ― Antoni Bellini.
     ― Antoni Bellini, je répétai pour lui faire plaisir, pour qu’il se sente appelé. Et lui ?
     ― Josep. C’est mon père.
     ― Josep Bellini, je fis en lui prenant la main.
     Elle était calleuse et écorchée.
     ― A… agn.
     Il lui manquait des dents. Celles qui restaient étaient noires.
     ― Vous avez mal ?
     ― Non, il dit : la sagne, intervint Flora.
     La sagne servait à recouvrir les cabanes de gardians et à fabriquer les paillassons, ces nattes qui protégeaient les cultures maraîchères. Mais la coupe du roseau, manuelle, se faisait rare en hiver, et elle restait souvent l’apanage de professionnels, les sagneurs. En été, coupée verte et séchée sur place, elle composait le fourrage des ânes et des mulets. Dans quelques mois, Josep pourrait peut-être redonner un coup de main.
     ― Flora ne peut pas rester ici, décréta Antoni.
     Jamais le petit mot « ici » ne m’avait paru aussi surdimensionné, aussi exagéré, s’agissant de ce non lieu, cette zone floue bordant le Petit-Rhône, à une vingtaine de kilomètres seulement de Vauvert et pourtant si loin de la civilisation.
     ― Il paraît qu’on doit nous évacuer vers un autre camp, dans le Lot. Je n’ai plus confiance. Je veux sauver mes enfants et je ne vois qu’un moyen : tu épouses ma fille et tu adoptes mon dernier fils.
     ― Ah ? Parce qu’il y en a d’autres ?
     J’ignore pourquoi je m’étais focalisé sur le mot« dernier ». Sans doute pour ne pas entendre le reste.
     ― Ils sont morts. Ma femme aussi. Ils n’ont pas résisté à… tout ça.
     Tout ça : ces étendues humides, étangs et marais propices à la propagation des maladies quand on est fragile. Je mesurais le sacrifice qu’Antoni Bellini accomplissait en me confiant la chair de sa chair. Et, si les circonstances eussent été différentes, j’aurais reçu cette demande comme un merveilleux cadeau. Mais l’heure n’était pas aux réjouissances.
     Je pris mes responsabilités :
     ― Bien sûr. Vous pouvez compter sur moi. Je les garderai en sécurité.
     Quand la sécurité devient la chose la plus importante dans une société, ce n’est pas bon signe.
     Je me souvins des rêves de ma mère : que je demande la main de la fille du pasteur. Comment aurait-elle pris que ce soit le père d’une Gitane qui demande la mienne pour sa fille ? Flora, en tout cas, me couvait d’un regard reconnaissant.
     ― Vous êtes gentil.
     Je ne savais pas si j’étais gentil. J’avais l’impression d’offrir de nouvelles facilités de crédit à des clients surendettés. C’était un peu cela : je faisais gagner du temps à une famille dont les ennuis ne faisaient que commencer.

(à suivre)

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La belle dans mon camp : Épisode 5

Liseuse
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