Rêve apache - Épisode 2
Le 05/03/2015 — Vous pouvez y aller ! La voie est libre…
Gascou lança le signal au trio depuis sa bicyclette. Il s’était désigné d’office au poste de guet, tournait dans le quartier pour surveiller large… comme un enfant dans son auto miniature. Le soir, il rentrait encore souper à la maison. Pour Saint-Amans, il ne s’était mis avec la Biphos que pour s’affranchir de la tutelle paternelle. Jeanne, au contraire, n’hésitait pas à participer : elle s’était rendue avec Pradal chez la veuve Berthomieu. Une idée de Gascou, plutôt osée puisqu’il habitait le même 51, rue Kleber. Il prétendait qu’elle saurait mieux que lui sélectionner les bijoux de valeur. Lui dont la mère était courtière en bijoux !
Saint-Amans escalada le portail en fer donnant sur la place Saint-Jacques et le jardin de l’église. Pradal grimpa et fit la courte échelle à Vedel. Malgré un vent fort le tintement devait s’entendre jusqu’à la caserne du 96e de ligne. Mais après les fêtes de Noël et avec le froid, la vigilance s’était relâchée.
Le trio accéda enfin au jardin, puis au portail de l’église, qui fut vite fracturé.
D’une salle de débarras restée ouverte, il suivit le couloir menant à la chapelle de la Salette. Vedel, l’instigateur, connaissait les lieux pour y avoir été enfant de chœur.
Sa vraie religion était celle des Apaches, en accord avec la nature. Comme eux, il se montrait dédaigneux et arrogant avec qui ne suivait pas les préceptes écrits dans les airs. Lui, en interprétait les signes et lisait de même dans le cœur des hommes. Il suivait comme une piste au sol le cheminement des pensées à travers les regards des menteurs et des sournois, prédateurs urbains d’une espèce plus redoutable que le plus vil coyote. L’Apache voyait en lui un canidé trompeur et inconséquent, un esprit sournois à éviter car il provoquait des maladies. Ce fut d’ailleurs de pneumonie que mourut Tazha, le fils aîné de Cochise, en allant plaider à Washington, auprès du grand coyote blanc, le général Grant, la cause de son clan, envoyé deux ans plus tôt, à la suite d’un traité trompeur, à la réserve de San Carlos. C’était en 1876, l’année de naissance de Pradal…
À la sacristie, Vedel brisa la fermeture des placards pour fourrer dans un sac calices et ciboires en vermeil. Pradal s’occupa des meubles où il trouva une chaîne de bedeau et un encensoir en argent. Dans la nef principale, Saint-Amans fractura les troncs sous les regards impassibles de saint Antoine et sainte Germaine. Les coyotes étaient plus à craindre que les statues de plâtre.
Les calices tintèrent quand Vedel sauta. Prudent, Pradal éteignit sa lampe, mais le Négro sur son cycle vint papillonner autour d’eux comme une luciole dans la nuit. Saint-Amans jura devant son inconséquence.
Hier, pour la nuit de Noël, Biphos, Vedel et lui avaient visité la villa Pastourel, faisant le plein de victuailles, de vin et de liqueurs, Jeanne récupérant aussi dans une chambre un costume d’homme. Quand Gascou s’alarma à tort du passage de fêtards, qu’il avait pris pour des sérénos, ils fuirent en grand désordre. Plus tard, alors qu’ils consommaient une partie du larcin, Jeanne apparut déguisée, très chic en pantalon, gilet gris et veston blanc.
— Oh, servez donc à boire à René !
Gascou, après avoir ri, estima qu’ils en tireraient un bon prix. Le verre qu’il tenait sauta, éclaboussant de liqueur le plafond. Saint-Amans brisa ensuite son assiette et pointa un fragment acéré vers le visage de l’amant. Il pouvait se montrer imprévisible, effrayant dans ses accès de violence.
— Elle l’a cherché, il est à elle. Retourne voler le tien si tu veux ton Noël !
Ni Pradal ni Biphos n’osèrent s’interposer. Gascou bredouilla qu’il n’avait pas compris que sa Jeanne tenait à ce costume. Blême et muet, Saint-Amans lâcha le bout ébréché et ralluma son mégot.
Ce soir non plus, il ne dit rien. À voir leur comportement, ils n’auraient pas compris. Pradal connaissait un receleur qui fourguerait les objets de culte. Ils n’en retirèrent que quarante francs.
(à suivre)
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