Feuilletons d’aujourd’hui

Louise ou les dessous de l’Eldorado - Épisode 4

Par Marie-Pascale Vincent Le 16/07/2015

     Antoine, le frère de Louise, travaillait à la mine des Fournier. Le jour de l’accident, il se trouvait à proximité du plan incliné quand l’explosion se produisit, ne lui laissant aucune chance. L’accident n’était pas banal. Il n’offrait même pas la consolation d’une mort glorieuse, engendrée par l’une de ces tragédies coutumières du monde de la mine et dont l’histoire perpétuait la mémoire.
     La mort d’Antoine était due à l’imprudence d’un homme. Sous l’effet du vin, le malheureux s’était endormi à l’entrée d’un chantier abandonné. Sa lampe était restée allumée et la flamme se communiquant aux broussailles, gagna l’entrée d’un vieux souterrain envahi par les gaz. Cinq hommes furent tués par l’explosion, cinq autres grièvement blessés.
     Comme seule réponse à l’annonce des gendarmes, le père avait laissé s’échapper : « La mine, ça vous prend en traître. » Et il était retourné à ses occupations, laissant Alice pleurer seule leur fils. Mais, depuis ce jour, Pierre avait changé. Lui qui n’avait jamais fréquenté les bistrots, rentrait désormais tard le soir. Et le dimanche, ni l’office religieux ni Louise n’avaient plus ses faveurs. Leurs longues promenades reléguées au paradis de l’enfance, Pierre s’adonnait à la boisson.
     Louise avait dû renoncer à ses ambitions et elle travaillait désormais comme placière à la mine. Une fois, alors qu’elle rentrait à la tombée de la nuit, son père, dissimulé derrière un buisson, s’était amusé à lui faire peur. Surgissant derrière elle par surprise, il lui lança d’un air mauvais : « Tu n’es qu’une jeune écervelée. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de travailler à l’air libre. Il n’y a pas si longtemps, les femmes descendaient avec les hommes dans les entrailles de la mine. Le syndicat vous a sorti de là, non pas par bonté d’âme, mais parce que même au fond du trou, vous les femmes, excitées par la vue de pauvres hommes au torse nu, vous ne pensez qu’à ça ! »
     Au contact de ses nouvelles fréquentations, les convictions de Pierre oscillaient désormais entre le rouge de l’ivrognerie et celui du syndicalisme naissant. De Gagnières à Alès, il ne manquait aucun meeting, prétexte pour lui à de longues beuveries. Empruntant le train pour la première fois de sa vie, Pierre fit même le voyage jusqu’aux mines de Graissessac dans l’Hérault, soi-disant pour écouter un leader de l’Internationale. Des mots nouveaux étaient apparus dans son vocabulaire, des mots qui pour Alice, bien en peine de reconnaître son homme, n’avaient aucun sens : « lutte des classes, prolétariat, soulèvement populaire ». Et même Louise qui pourtant avait de l’instruction, ne comprenait plus son père.
     Quand il ne s’attardait pas le soir au bistrot, Pierre ramenait désormais toute une cohorte de camarades à la maison. La plupart n’étaient autres que des compagnons de dérive qui s’attardaient fort tard dans la nuit. Et si dans la région, la présence d’étrangers était rare, l’un d’entre eux, d’origine italienne, faisait partie des habitués. Contrairement aux hommes du sud, l’Italien se montrait plutôt discret et n’avait pas l’allure d’un homme de la mine.

(à suivre)

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Louise ou les dessous de l’Eldorado : Épisode 4

Liseuse
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