Feuilletons d’aujourd’hui

La rêveuse et la mandoline - Épisode 2

Par Jean-Pierre Kerloc'h Le 04/06/2015

     À midi, en rentrant à la maison, mon père a trouvé une grosse enveloppe dans la boîte aux lettres. Quand il l’a ouverte, il a eu un air étonné et attristé. Il a levé les yeux vers ma mère.
     — Ça vient d’un notaire. L’oncle Loïc est mort. Il me lègue tous ses biens, sa maison…
     — C’est arrivé quand ?
     — Ça s’est passé il y a quatre mois. Le notaire explique qu’il a eu du mal à me retrouver. Il n’avait que notre ancienne adresse.
     L’oncle Loïc, moi je ne l’ai jamais vu.
     Le soir à table, mes parents ont reparlé de lui. Lui, Loïc Cozanet, un Breton, il était allé se perdre à l’autre bout de la France. Il s’était installé dans le Sud, à cause d’une grande histoire d’amour. Au cours d’un voyage, il avait rencontré une jeune femme nommée Éva. Ils s’étaient bien trouvés ; tous deux étaient passionnés par les instruments à cordes. Elle était musicienne, lui était luthier, il réparait les instruments à cordes anciens, luths, mandolines, violes et violons. Éva et Loïc étaient tombés follement amoureux l’un de l’autre. Ils s’étaient installés dans la petite ville de Limoux, là où était née Éva. Rien d’autre n’existait pour eux que leur amour et l’amour de la musique.
     Et puis un jour, une terrible maladie avait frappé. Éva mourut. Aucun médecin n’avait pu la sauver.
     Loïc avait perdu la moitié de sa vie. Il devint une sorte d’ours solitaire et farouche, enfermé dans sa tanière : il refusait les visites des amis ou de sa famille, il ne répondait plus à leurs lettres. Son téléphone était coupé. Il avait demandé qu’on l’oublie pour toujours.
     J’ai pensé que c’était un drôle de type ! Pourtant j’aurais bien aimé le connaître. Découvrir ses instruments, son travail de luthier. Sa musique peut-être. Mais, maintenant, il était mort pour toujours.
     Mon père a soupiré.
     — Le notaire nous demande d’aller là-bas le plus tôt possible, pour régler la succession. Le mieux serait de profiter de nos prochains congés scolaires. Après ça serait trop compliqué ou même trop tard. Il va nous falloir faire des tas de papiers et…
     Là, je n’ai pas pu m’empêcher de l’interrompre.
     — Et Manitas de Plata ! ?
     — Manitas… Manitas… Désolé, Alice, mais ce sera pour une autre fois. Je crois que tu ne te rends pas compte de la situation. Tu es jeune, tu auras d’autres occasions…
     — Je pourrais rester ici. Je ne suis plus une petite fille. J’irais au concert toute seule. Je garderais l’appartement. Comme une grande.
     — Oui, mais tu n’es pas une grande. Tu es trop jeune pour qu’on te laisse seule à Paris.
     Je n’ai pas répondu. Mais mon père a continué.
     — Alice, tu ne verras pas Manitas, cette fois-ci, mais tu feras d’autres découvertes. On va partir en voiture, comme ça on pourra faire un peu de tourisme. Et tu pourras goûter la fameuse blanquette de Limoux.
     — Pas besoin d’aller là-bas pour manger une blanquette de veau. Maman la fait très bien.
     Mon père a haussé les épaules, d’un air agacé.
     — Alice, ne fais pas semblant d’être bête. Tu sais très bien que la blanquette de Limoux est un vin pétillant, comme le champagne. Ce que tu ne sais sans doute pas, c’est qu’elle a été inventée par un moine de l’abbaye de Saint-Hilaire, en 1544, donc bien avant le champagne.
     Je n’ai rien dit. Mon frère non plus n’a rien dit : il était plongé dans sa console.
     Sitôt le repas avalé, j’ai filé dans ma chambre.

(à suivre)

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La Rêveuse : Épisode 2

Liseuse
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