Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 7

Par Alain Guyard Le 24/08/2015

     Toujours est-il qu’on perd encore une fois la trace de Jean-Baptiste Fabre d’Olivet, et qu’il semble quitter la France. On retrouve un certain Johannès-Baptistus Olivus comme Kappel Meister à Berlin, en la Loge des Trois Globes où il s’insurge contre l’Ordre des Rose-Croix d’Or d’Ancien Système, de Ferdinand de Brunswick et Frédéric-Guillaume II de Prusse. Il s’indigne du retour des « souffleurs et autres charlatans », et est radié des tableaux de la loge maçonnique.
     Il quitte l’Allemagne, aigri, déçu de ne pouvoir éclairer ses semblables, hallucinés qu’ils sont toujours par les superstitions et les contes de bonne femme. On retrouve sa trace bien plus tard à Venise, à Padoue, au Parlement de Bordeaux, enfin il s’installe à Montpellier.
     C’est un homme à la mine sombre, parlant peu et au regard noir, engagé comme officier de cavalerie auprès du maréchal de Montpellier. Il poursuit criminels et vagabonds relevant de la juridiction locale ordinaire pour les faire comparaître devant les prévôts. Son aigreur, il la passe sur les voleurs de grands chemins, les chemineaux et les filles de petite vertu. Le jeune idéaliste qui voulait pourfendre le mensonge et l’imposture a disparu sous le cynisme du capitaine de police inflexible et austère. Avec deux gens d’armes il arpente les chemins de contrebandiers, rôde le long des berges des canaux, erre près des étangs et des marais. En vérité, les misérables vagabonds qui se font attraper par son escouade ont bien peu de chance de comparaître au tribunal de Montpellier. Jean-Baptiste s’arroge le droit de vie ou de mort sur le menu peuple des chemins et des roubines. Il ne se passe pas une nuit sans que son pistolet crache la mort.
     À force d’avoir des manières de coquins avec les coquins, Jean-Baptiste devient truand. Arrive un jour ce qui devait arriver : on lui vend les douze fausses médailles grâce à quoi Irénée Philalèthe a ruiné son père. Jean-Baptiste les achète à un Italien du nom de Bartoldi, et n’en dort pas de la nuit. Il médite sur son sort, se demande si la boucle est bouclée, s’il va se brûler la cervelle. Mais on frappe à la porte. C’est son indicateur, qui lui dénonce un petit rogneur de pièce, un enfant, un pauvret qui gratte les pièces, caché dans les étangs. Voilà une occasion de fuir ses sombres pensées. Fabre d’Olivet se jette à sa poursuite. Le chapardeur dans les tourbières de l’étang de l’Or, et c’est là qu’il l’ira prendre.
     La chasse dure toute la nuit. L’enfant n’a que treize ans, tout au plus. Il s’est caché dans un buisson d’ajoncs, mais la lune le dévoile. L’un des adjoints est descendu de cheval, s’est avancé dans l’eau jusqu’à mi-cuisse pour saisir l’enfant par la chevelure et l’arracher à sa cachette de boue et de vase. Il brandit maintenant le pauvre gamin, transi de froid, tout dégouttant de boue, face à l’officier de police. Jean-Baptiste sort son pistolet d’arçon, arme le chien, met en joue le gamin. Il va lui brûler la cervelle. Alors il croise la flamme noire de son regard.

(à suivre)

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