Chronique #14 - 2/ Liberté
Le 24/04/2015La neige tombait recouvrant toute chose de son manteau blanc. De la fenêtre de la salle commune, Camille regardait cette couverture blanche qui ne cessait de s’étoffer… Car les flocons descendaient serrés et furieux, rendant le paysage inconnu et mystérieux.
Beaucoup de temps avait passé depuis le printemps dernier et la vente sur la foire de ses modestes œuvres. Camille avait longtemps regretté de ne pouvoir sortir du camp pour revoir cette population terriblement normale et attachante qui lui manquait tant au milieu de ces détenues plus ou moins perturbées par des mois de détention.
Pourtant, une lueur d’espoir commençait à fleurir dans son esprit et dans son cœur : le camp allait fermer !… Cette nouvelle circulait depuis de longues semaines ; mais, aujourd’hui, elle était devenue réalité. Dans quelques heures, toutes les détenues seraient en route pour un autre camp situé dans le Tarn. Camille espérait que cet endroit serait loin des neiges de Lozère et la rapprocherait de son pays, l’Espagne. Pourrait-elle franchir la frontière ? Elle en doutait, car Franco tenait le pays d’une main de fer et elle n’y était pas la bienvenue… Elle soupira : au moins, elle serait plus près de la Catalogne, sa patrie. Elle rêvait d’entendre résonner ce parler rocailleux qui avait enchanté son enfance.
Le car, qui sentait le gazogène à plein nez, était déjà garé, plus bas, sur la route. Le chauffeur pestait contre cette neige qui le contrariait ; et Camille, au fond de son cœur, tremblait de peur qu’on ne puisse circuler.
Elle avait réuni son maigre bagage et entendait ses compagnes jacasser derrière elle. Toutes étaient excitées et personne ne regrettait Rieucros. Enfin, la neige s’arrêta de tomber. La surveillante arriva avec son air revêche habituel et tonna :
— Pressez, pressez, voilà le départ.
Chaque détenue, traînant sa valise ou son sac, lui emboita le pas et le convoi hétéroclite se dirigea vers la route. La hauteur de la neige dépassait dix centimètres et les chaussures des filles étaient peu faites pour marcher dans la gadoue…
L’une après l’autre, les filles grimpèrent dans le car qui démarra lentement et s’engagea sur la route enneigée. Après quelques dizaines de kilomètres, le ciel s’éclaircit, la neige cessa de tomber et la route se dégagea peu à peu.
Recroquevillée dans son coin, son manteau serré sur sa poitrine maigre, Camille ouvrait grands les yeux, heureuse que chaque tour de roue la rapproche de sa terre natale, cette Catalogne rebelle et libre qu’elle aspirait à revoir… Après un arrêt rapide pour manger un quignon de pain et un morceau de fromage, le car repartit.
Il était tard quand on arriva à destination. Ici, pas de neige ; mais un vent violent qui balayait les rues des petits villages qu’on traversait. Enfin, un grand portail apparut et le car s’arrêta. La responsable descendit et tira un cordon ; un tintement de clochette retentit dans le lointain. Après une longue attente, le portail s’entrouvrit et une femme entourée de deux chiens, s’avança et demanda :
— Vous venez d’où ?
— De Mende, du camp de Rieucros.
— Je vais faire l’appel. Celles que je nommerai, entrez et attendez dans la cour. Ne touchez pas les chiens ; ils sont méchants.
Elle commença par déclamer des noms d’une voix de stentor. À l’appel de son nom, chaque fille entrait et attendait dans le vent, sa valise posée à ses pieds.
Quand elle eut terminé, trois filles n’avaient pas été nommées, dont Camille.
— Qu’est-ce qu’on fait, nous ? demanda la plus hardie.
— Vous, je n’ai pas votre nom ; vous pouvez retourner chez vous.
Sur ces paroles, elle leur ferma la porte au nez. Les trois filles se regardèrent ne sachant si elles devaient se réjouir ou s’alarmer de cette situation.
— Allez, venez, on va chercher un asile pour la nuit, reprit la fille déterminée.
Elles saisirent leurs valises, la suivirent et se lancèrent vers l’inconnu. Camille, à chaque pas, murmurait pour elle seule : JE SUIS LIBRE. JE SUIS LIBRE. JE SUIS LIBRE…
FIN
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