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Chronique #1 - 1/ La justice est au-dessus de l’amour

Par Raymond Alcovere Le 05/01/2015

Plus personne n’appelait, je n’avais pas de boulot depuis plus d’un mois quand le téléphone a sonné. Mon ancien rédac-chef en plus.

— Camille, tu as bien étudié l’histoire de l’art ?
— Dans une autre vie ! Non, enfin c’est pas si vieux, pourquoi ?
— Je mets en chantier un bouquin sur « Les Héraultais méconnus », alors j’ai pensé à toi !
— Bien vu, au-delà de mon pâté de maisons, personne ne me connaît !
— Lol ! j’aimerais bien que tu me trouves quelqu’un dans le domaine artistique, de la peinture, tu avais travaillé sur Courbet il me semble, non ?
— Oui, je vais te trouver ça ! tu me donnes combien de temps ?
— Une semaine, si tu trouves la bonne personne !
— Ça marche, à bientôt !
Courbet… Comment ne pas être fascinée par L’origine du monde ? Peut-être que ce tableau ne sera jamais compris, parce qu’il est au-delà de toute compréhension. Deux ans avant en effet, je m’étais passionnée pour ce peintre fabuleux, sorte d’ogre débonnaire, truculent et raffiné, au talent artistique hors du commun, qui paya cher ses audaces politiques et son désir de changer le monde. On l’accusa personnellement de la destruction de la colonne Vendôme pendant la Commune. Obligé d’en rembourser les frais – une somme considérable –, il dut s’exiler en Suisse, d’où il ne put jamais revenir, ce qui provoqua sa mort prématurée. La colonne fut reconstruite plus tard. Elle trône de nouveau entourée des plus grands joaillers de Paris, face au ministère de la Justice.
Il me fallait un Héraultais, alors je pensais à Bruyas, son mécène, mais il était un peu trop connu quand même. Je replongeai alors dans le magnifique livre de Michel Ragon : Gustave Courbet, peintre de la liberté, et je désespérais de ne rien trouver quand je découvris que celui qui fit connaître au peintre d’Ornans le mécène Albert Bruyas fut un autre Montpelliérain, François Sabatier : un fouriériste qui consacra sa vie et sa fortune à aider les artistes et à faire avancer les idées les plus novatrices. À propos d’Un enterrement à Ornans, le premier grand tableau de Courbet, Sabatier écrivit : « Le peuple ne craint pas les images fortes qui donnent mal aux nerfs aux gens de goût. (…) Voici la démocratie dans l’art. (…) Voici que le prolétaire reçoit les honneurs de la toile, réservés jusque-là aux héros et aux potentats. »
Il y a toujours un moment quand on s’intéresse vraiment à quelque chose où un détail a priori anodin vient faire le lien avec votre histoire personnelle. Je passais toutes mes vacances quand j’étais gamine dans le village de Lunel-Viel. Ma grand-mère y avait encore une vigne sur la route de Saint-Géniès-des-Mourgues. Juste en face, se détachait l’élégante tourelle d’un domaine viticole, La Tour de Farges. Mes grands-parents étaient assez évasifs sur les propriétaires des lieux – nous n’étions pas du même monde. J’avais été malheureuse une poignée d’années plus tard quand l’autoroute, cet horrible serpent de bitume, était venue avec l’arrogance qui la caractérise, tutoyer La Tour de Farges.

Bien sûr, tous ceux qui sillonnent cette voie de communication peuvent admirer furtivement la belle bâtisse, mais j’imaginais le bruit constant et les odeurs des gaz d’échappement agresser en permanence ses habitants et altérer la poésie du lieu.
Or, François Sabatier vécut longtemps à La Tour de Farges, qui lui appartenait ; il y reçut non seulement Courbet, mais de nombreux artistes, philosophes et écrivains, parmi lesquels Proudhon et même Karl Marx, qui débarqua un beau matin à la gare de Lunel-Viel pour demander avec son accent allemand qu’on le conduise au domaine : cette même gare où j’avais traîné si souvent mon ennui étant enfant, que j’avais cru le bout du monde, prenait tout d’un coup un autre relief…
Je m’intéressai de plus près à cet étrange personnage. Il était né riche. Sa passion, ce qui le nourrit toute sa vie, ce fut l’étude, et sous toutes ses formes : philosophie, économie politique, histoire, sciences, arts, littérature. Doué d’une prodigieuse mémoire et d’une rare capacité d’analyse, son cerveau devint une véritable encyclopédie. Il s’essaya à la peinture et écrivit beaucoup.
Il ne se contenta pas d’étudier : très vite, il s’éloigna de la société dans laquelle il était né et s’attacha chaque jour davantage au sort des humbles et des déshérités. Sa foi politique avait pour base la justice : « la justice, disait-il souvent, est au-dessus de l’amour ». Sentiment qui le rendit indulgent même pour ses adversaires et ceux qui le firent souffrir personnellement. Incapable lui-même de faire le mal, il ne s’expliquait pas chez les autres cette aberration mentale. Simple dans ses goûts, sans besoins personnels, il employa sa fortune à soulager les souffrances d’autrui. Quand on lui disait qu’il avait secouru un ingrat, il répondait par ce mot, qui le caractérise : « C’est son affaire, cela ne me regarde pas. »
Je tenais mon sujet.

(à suivre)

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