Chronique #12 - 2/ Le retour de Camille
Le 17/04/2015Il avait suffi de quelques minutes, deux ou trois salves, le crépitement âcre des mitrailleuses, leur compagnie avait fumé et ils n’étaient plus que, pauvres hères, dispersés au milieu d’hectares nus de terres noires, cibles idéales, quand les premiers obus ont éclaté, soulevant la caillasse, les cadavres des sacrifiés, ne restons pas là, avancez, avait hurlé un lieutenant qui n’était peut-être pas de leur régiment, perdu lui aussi, mais accomplissant son devoir, haranguant les hommes si peu vivants mais suffisamment encore, moins pour les envoyer à la mort que pour organiser un repli, sans stratégie véritable (était-il seulement possible d’envisager une stratégie, fût-elle rudimentaire, dans ce chaos, ce cratère en fusion, où les cartes de la veille ne correspondaient plus à la réalité du moment tant les bombardements avaient en quelques heures modifié le terrain), mais un repli quand même, sans autre but, pour l’instant, que de sauver leur peau.
Ce n’était pas leur baptême du feu. Ils avaient jusque-là essuyé quelques escarmouches, des tirs d’intimidation qui n’avaient jamais duré très longtemps. Aujourd’hui, c’était autre chose. L’enfer dès l’aube. Ce 5 novembre serait sinistre. Les tirs d’obus avaient repris, plus intenses, ils ne nous foutront donc jamais la paix, râlait le lieutenant, un pistolet dérisoire dans sa main crispée, prête à faire feu au moindre corps à corps s’il se présentait.
Camille avait aperçu un gourbi et il avait adressé un signal à Louis Codet – ils s’étaient juré de ne jamais se séparer –, mais il n’eut pas déplié son genou pour bondir de sa position accroupie vers le trou qu’il vit Louis projeté dans l’air putride par un obus dont le souffle le balaya à son tour. Un sifflement déchira ses oreilles. Puis plus rien.
Camille avait rencontré Louis Codet dès son arrivée dans la ferme où le régiment avait pris position. Il s’était recommandé de Louis Simon, rencontré dans le train entre Perpignan et Narbonne, ce cher Louis, avait repris Louis Codet sur le ton de la nonchalance, il est donc rentré de Madagascar pour se faire tuer ici, quelle sombre idée vous ne trouvez pas ? Camille était sidéré par tant de pessimisme. Nous allons gagner et nous ne mourrons pas, avait-il assuré, pas pessimisme, avait rectifié Codet qui avait lu dans ses pensées, pas pessimisme, la fin des illusions simplement.
Blessés, Camille et Louis furent évacués vers l’hôpital de campagne le plus proche. Puis l’un et l’autre furent invités à regagner leur domicile le temps de leur convalescence. C’étaient les premiers mois de la guerre. Les blessés arrivaient par milliers. Il n’était pas question de garder tant d’estropiés allongés dans des brancards de fortune.
À Perpignan, Camille fut examiné par son père qui demanda aussi l’avis de médecins amis de Montpellier. Tous prédirent une guérison en quelques mois. D’ici là, Dieu merci, priaient les mères, la guerre serait terminée. Camille était sauvé, se réjouissait-on le dimanche autour d’un verre de Banyuls.
Dans le fauteuil vert du salon que lui avait cédé son père, entouré de vieux tableaux (les portraits des ancêtres en habit militaire), Camille lisait les périodiques empruntés dans la salle d’attente du cabinet médical. Le temps passait. L’hiver approchait. Il se délectait des numéros de la Gazette catalane, revue scientifique et médicale dans laquelle son père signait des articles. On y apprenait tout sur l’appendicite des buveurs d’eau, les huîtres et la fièvre typhoïde ou les heureux effets des courants de haute fréquence sur les hémorroïdes.
Camille, qui ne se sentait pas de vocation particulière pour la médecine, raffolait des publicités dont la gazette se repaissait. Le Vichy Célestins pour les arthritiques et les rhumatisants, le purgatif Egma facile à avaler, la Bulgarine Thépénier efficace dans le traitement des gastro-entérites, sans oublier la Musculosine Byla qui consistait en un suc pur inaltérable de viande de bœuf vivement conseillé en cas d’anémie.
Dans cette atmosphère de paix, l’insouciance gagnait Camille quand, le 2 janvier 1915 exactement (cette date était gravée pour toujours dans sa mémoire), il fut saisi d’effroi en apprenant, à la lecture du Cri Catalan, la mort de Louis Codet survenue à l’hôpital du Havre des suites de blessures contractées dans le secteur d’Ypres. « C’est une chose navrante que la mort, dans des circonstances pareilles, d’un être si doux, si charmant et si bon, que tout prédestinait aux jouissances de la vie d’artiste », écrivait Albert Bausil, le directeur du Cri.
Camille enrageait. Il n’aurait côtoyé que quelques mois l’auteur de La Petite Chiquette, roman paru chez Fasquelle en 1908. Louis Codet était né à Perpignan en 1876 et il n’aurait publié de son vivant que trois livres qui lui avaient valu la sympathie des hommes de lettres. Quelle injustice. Aussi Camille se jura-t-il de vivre. Vivre, à l’heure où tant, sur tous les fronts, allaient tomber encore, ensevelis dans les cendres d’un monde ancien.
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