Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #12 - 1/ Camille au front

Par Serge Bonnery Le 16/04/2015

Ils n’ont pas eu longtemps à attendre. Lorsque l’ordre fut donné au régiment d’avancer vers les rives de l’Yser, les combats faisaient déjà rage sur le front des Flandres. Les abeilles sifflaient à leurs oreilles de vingt ans. Octobre voyait tomber ses feuilles.

Dans les jours suivant la mobilisation du 2 août 1914, Camille avait quitté Perpignan avec tous les garçons valides de sa classe. Jusqu’à Narbonne où l’on organisait les convois, il avait voyagé aux côtés d’un nommé Louis Simon, militaire de carrière qui arrivait de Madagascar et rejoignait maintenant son régiment de cavalerie quelque part dans les Flandres.

En chemin, les deux hommes avaient eu tout le temps de bavarder, mus par un pressentiment, comme si le temps s’accélérait soudain, le moindre (ce qui, dans la conversation, aurait jusque-là paru insignifiant, grotesque, pour ainsi dire impudique) revêtant brusquement une importance de premier ordre.

Dans l’heure que dura leur trajet vers la gare audoise, Camille avait appris que Louis était père d’un garçonnet prénommé Claude, demeuré sur la côte roussillonnaise dans les jupes de sa maman, Claude – il répétait ce prénom comme pour le rendre plus réel encore ou l’ancrer dans sa mémoire – dont il était fier et qu’il reverrait très vite car cette guerre serait, c’est évident, avait-il balayé d’un revers de main, l’affaire de quelques semaines. Vous pensez ? Camille qui, contrairement à son compagnon de route, doutait de sa vocation militaire ne demandait qu’à croire cet heureux présage que chacun ressassait comme pour s’en convaincre dans les rues, les cafés et les salons bourgeois de la ville.

Bien calé dans son fauteuil de velours vert, au milieu d’un salon tapissé de tableaux anciens où il buvait son café froid après l’avoir exigé brûlant dans une tasse de porcelaine fleurie de roses, le père de Camille, médecin de son état, avait été formel dès l’après-midi du 2 août : l’Allemagne serait vaincue et tout rentrerait dans l’ordre pour les vendanges. Il avait tapé sur l’épaule de son fils en lui souhaitant bonne chance. Simple formalité. Mais ces paroles étaient de circonstance car il n’en croyait pas un mot, lui, le déjà vieux républicain, foudroyé quelques jours plus tôt à l’annonce de l’assassinat de Jaurès. Il avait appris la nouvelle dans les colonnes de L’Éclair alors qu’il visitait un collègue à Montpellier. « Dernière heure. Deux coups de revolver ont été tirés sur M. Jaurès. M. Jaurès est mort », titrait le quotidien dans son édition du 1er août. « La guerre va-t-elle se déchaîner sur l’Europe ? », s’interrogeait l’article voisin. Le médecin n’avait pu réprimer un haut-le-cœur. Il ne croyait plus assez en Dieu pour prier.

Dans le Cri Catalan, il lisait maintenant, engoncé dans son fauteuil de velours devant son café froid, les lettres arrivées du front que l’hebdomadaire d’Albert Bausil se faisait un devoir de publier. Le 12 septembre, il avait été saisi d’effroi devant le témoignage d’un jeune homme, charmant poète, lettré subtil, esprit ingénieux, parti sur la frontière et qui avait confié avant son départ qu’au bout du compte, il ne serait pas fâché de mourir au soir d’une bataille gagnée. Folle jeunesse, avait grogné le pacifiste pour qui cette guerre serait une boucherie, prédisait-il les soirs de tenues, dans la loge maçonnique dont il était le vénérable, le pire désastre, entendez-vous, clamait-il en s’adressant à ses frères, le pire que l’humanité ait jamais connu.
À quoi aurait alors servi son engagement pour la République ? Le militant se souvenait avec nostalgie de la journée du 8 janvier 1905 lorsqu’avec ses camarades, il avait reçu à Prades les citoyens Fabiani et Le Foyer, représentants parisiens du Bloc républicain. « Imposante manifestation », avait rapporté La République des Pyrénées-Orientales où au même moment, l’écrivain montalbanais Émile Pouvillon publiait Jep, un « feuilleton républicain » situé en Roussillon lors du coup d’État du 2 décembre 1851 et que le père de Camille conservait comme la preuve tangible d’un idéal qu’il voyait à présent foulé aux pieds par les va-t-en-guerre.

Camille filait droit maintenant vers les brumes des Flandres. D’une main moite, il froissait nerveusement son ordre de mobilisation, fascicule de couleur verte sur lequel son nom était écrit à l’encre violette. À Narbonne, il avait aussi sorti de sa poche un papier rose, sa feuille de route, sorte de billet de train – mais gratuit – qui lui avait permis d’embarquer pour la bonne destination. Lorsque le convoi s’était ébranlé, il ne s’était pas retourné pour saluer la foule acclamant les soldats ni les jeunes filles qui les embrassaient de leurs yeux avides. Toute cette hystérie l’agaçait.

S’il avait dit vrai, Camille retrouverait bientôt Louis Codet, cousin de Louis Simon, mobilisé dans le même régiment que lui et auquel il devrait se présenter de sa part. Ils s’entendraient bien tous les deux. Poètes et soldats.

Lorsque Louis Simon et Camille s’étaient séparés sur le quai de gare, un goût de sel flottait dans l’air marin. Ils s’étaient souhaité du courage en se serrant la main.

(à suivre)

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