Chronique #5 - 2/ Macaroni
Le 20/01/2015Un matin le téléphone sonna, c’était Mémé :
— Ma petite fille, viens vite !
C’est loin chez Mémé, maison de retraite Saint-Vincent, au Grau-du-Roi, huit heures de trajet. Mes activités professionnelles me laissent peu de latitude mais je me libérai. À peine arrivée, une infirmière m’accueillit :
— C’est fini.
Dans sa chambre, Mémé souriait, morte. Sur la table de chevet, une enveloppe avec son écriture : « Ma petite fille ! Ne lis pas ma lettre de suite ! D’abord, photocopie-la cent vingt fois, dans une ville que tu ne connais pas, et glisse chaque exemplaire dans une boîte aux lettres. D’accord, ma petite fille ? »
Je souris, triste. Les formalités relatives à l’enterrement m’accaparèrent. Dix jours plus tard, j’exauçai la dernière volonté de Mémé à Grenoble et bus un café sur une placette, espérant surprendre un riverain relever son courrier et découvrir la lettre que je venais de glisser dans la fente. Lettre dont j’entamai enfin la lecture :
« Je suis centenaire ; il est donc temps pour moi de révéler ce que les foutus historiens ignorent. Je suis la fille de l’assassin innocenté du père de mon demi-frère mort-né. Vous ne comprenez pas alors écoutez : je n’étais pas née au moment des faits, en août 1893, dans la bourgade d’Aigues-Mortes. Bourgade insalubre, où ne coulait pas même l’eau potable. Bourgade putride, au paludisme endémique. Mais bourgade attractive, car la Compagnie des Salins du Midi embauchait en masse…
Ma mère avait quinze ans, Camille, boniche à la pension Saint-Antoine et amoureuse de Ricardo del Mostino. Un macaroni. À l’époque, fréquenter un macaroni faisait mauvais genre mais ma mère s’en fichait d’autant qu’elle était enceinte de lui. Ricardo logeait à la pension Saint-Antoine avec d’autres sauniers. Cette année-là, la paye s’annonçait médiocre car les Salins du Midi avaient aussi embauché, en plus des macaronis, des Français, trimards. Le problème avec les trimards, c’est qu’ils étaient peu robustes et portés sur la boisson. Or, le battage du sel était une tâche pénible, dont la rémunération se faisait au rendement collectif. Bref, à 6 heures du matin en ce 18 août 1893, Ricardo et ses collègues transpiraient à grosses gouttes dans les marais. Ma mère frottait les draps à la pension Saint-Antoine quand soudain, des roulements de tambour retentirent. Elle sortit dans la ruelle et une foule ivre armée de pioches la bouscula. En tête de cortège, Jean Rouet, surnommé “l’albinos” par les Aigues-Mortais, tapait sur son tambour et beuglait :
— La chasse à l’ours est lancée ! Vive la guerre ! Vive la république !
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ta gueule, pute de macaroni ! On va leur faire la peau ! Ils piquent notre boulot !
— Qui ?
— Les macaronis ! Nous aussi on veut être embauchés ! Tous aux salins !
Ma mère bondit, courut. Courut. Avec son ventre, lourd, rond de huit mois, courut les huit kilomètres jusqu’aux salins et hurla :
— Fuyez ! Fuyez ! Ils sont saouls, ils sont armés, ils vont vous tuer !
Près d’une camelle, elle distingua Ricardo. Il était loin mais elle perçut une lueur dans son regard : la peur, la mort. Elle perçut l’éclair précédant la fuite. L’éclair qui lui lança : « Ti amo, ti amo Camilla… » mais l’éclair qui le poussa à fuir.
Il courut de toutes ses forces, elle ne le revit jamais. La foule fondit sur les macaronis et le massacre commença. Ma mère sentit de violentes contractions et en plein sur les salicornes, elle fit une fausse couche. La race des macaronis ne serait pas perpétuée.
Par la suite, un procès aux assises nationales acquitta la foule assassine.
Par la suite, ma mère coiffa la Sainte-Catherine, boniche et pute de macaronis. Elle tomba malade et eut besoin d’assistance ; lui vint l’idée de se marier. Une seule personne voulut d’elle : l’albinos. Une seule personne voulut de l’albinos : ma mère. Chaque fois qu’il la baisait – pardonnez l’expression dans la plume d’une centenaire, mais c’est le seul terme convenable – ma mère entendait le tambour cogner :
— La chasse à l’ours est levée ! Vive la guerre ! Vive la république !
Je naquis neuf mois plus tard, en 1914. Le jour de ma naissance, mon père fut enrôlé à la guerre où il mourut. “Mon père”… je veux dire : l’assassin innocenté de mon demi-frère mort-né. Ça n’est pas ma mère qui m’a révélé mon histoire. Vous croyez que les choses se disent, vous ? Vous croyez que les parents disent la vérité aux enfants ? Les vérités se taisent, suintent, se trahissent, à demi-mot, se révèlent, à visage caché. Et finissent par trouver leur juste place dans la mémoire collective. Ma lettre anonyme et posthume est un morceau de cette mémoire. »
Mémé n’a pas signé sa lettre.
En redressant la tête, je vis une adolescente en train de lire la lettre, debout, d’une traite, sur le trottoir, jeter un regard circulaire et rentrer chez elle, la lettre en mains. À cet instant, je m’aperçus que cent vingt ans nous séparent de ce massacre et que les lettres de Mémé jouent un oratorio de notre belle République.
Mais il n’y a plus d’ours à tuer.
(à suivre)
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