Chronique #10 - 1/ Camille fait du cinéma
Le 09/04/2015La part de vérité dans les affirmations de Camille ? Bien malin qui aurait pu la discerner.
Le charme de Camille tenait sans doute en grande partie à cette ambiguïté nimbant sa personne autant que ses exploits, réels ou supposés.
Camille brouillait les pistes. Certains des hauts faits que nous estimions par trop inconcevables se révélaient authentiques, tandis que d’autres jugés plausibles n’étaient qu’aimables affabulations.
Ajoutez à cela une présence tout à la fois chaleureuse et quelque peu perverse, vous aurez une idée du personnage.
Personnage. Le mot prenait avec Camille tout son sens.
Ainsi Camille se vantait d’avoir obtenu un rôle dans la plupart des grands films tournés dans notre région.
À l’en croire, cela avait commencé en 1908, lors du tournage d’une série d’épisodes moyenâgeux à la Cité de Carcassonne.
La société cinématographique Gaumont avait dépêché dans le chef-lieu audois une escouade de comédiens parisiens qui, sous la houlette de monsieur Louis Feuillade, se transformèrent en preux chevaliers, gentes dames et troubadours. Tout cet appareil féodal devait être complété d’une foule de ribauds et ribaudes sélectionnés parmi des volontaires locaux. Camille en fit partie. Sa jeunesse, son visage expressif, son aspect androgyne et son aplomb séduisirent monsieur Feuillade, au point que sa silhouette vêtue de divers costumes et coiffée des perruques idoines se retrouva dans de nombreuses séquences, tantôt dans un rôle féminin (jeune maman, servante, princesse, fée…), tantôt sous des traits masculins (ménestrel, page, écuyer, soldat ou moinillon).
Cette présence permanente au sein du tournage, conjuguée à sa séduction équivoque, lui aurait valu quelques amitiés parmi les membres de la troupe, hommes et femmes, et même – selon ses dires – deux ou trois bonnes fortunes se terminant dans le lit de l’un ou l’autre des artistes.
Camille, une lueur dans le regard, évoquait parfois la belle actrice qui s’était évanouie au pied d’une tour de la Citadelle, saisie par le froid alors qu’elle virevoltait en robe de mousseline dans le vent glacial de ce mois de février. Camille l’avait réconfortée et ramenée à l’hôtel, où un grog bien chaud aurait préludé à de voluptueux abandons.
Nous demandâmes à voir ces films. Il nous fut répondu que c’était impossible. En 1910, au cours d’un déplorable autodafé, toutes les bobines avaient été brûlées afin, d’une part, de récupérer le nitrate de cellulose nécessaire à la fabrication de pellicule vierge, d’autre part d’inciter les organisateurs de spectacles cinématographiques à programmer de nouveaux films.
Et si, pour taquiner Camille, nous relevions son absence sur les cartes postales réalisées à l’occasion du tournage par le photographe carcassonnais Michel Jordy – unique témoignage, à présent, des films disparus –, l’explication venait aussitôt : pour les séances de pose photographiques reproduisant certaines des scènes filmées, monsieur Feuillade l’autorisait à quitter son rôle figuratif pour aller assister le photographe.
Camille avait réponse à tout !
Après ces débuts prometteurs dans le monde de l’image, Camille s’intéressa aux lettres, ou plutôt aux gens de lettres – nous y reviendrons –, avant de revenir au cinéma en 1924, apparaissant notamment dans Le Miracle des Loups puis, de façon plus marquante encore, en 1927. Cette année-là, à l’automne, les antiques remparts de la Cité de Carcassonne accueillirent un nouveau tournage, celui de La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc.
Camille, qui possédait toujours à trente-sept ans ses traits juvéniles et une silhouette avenante entretenue par la pratique régulière du cheval, intrigua pour rencontrer l’actrice principale, Simone Genevois. Ayant sympathisé avec elle, Camille parvint à intégrer l’équipe, devenant même, le temps de quelques périlleux assauts équestres, la doublure de l’héroïne !
Aussi fugace qu’elle fût, cette apparition en Pucelle d’Orléans galopant dans les lices de la Cité ne manqua pas de faire son effet dans le petit monde carcassonnais, troublant durablement les esprits et installant définitivement Camille au cœur des fantasmes provinciaux.
(à suivre)
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