Feuilletons d’aujourd’hui

La reine de Perpignan - Épisode 5

Par Philippe Georget Le 16/02/2015

     — Je ne vous comprends pas, patron, fit l’inspecteur Leclercq. Le préfet a raison : cette affaire est d’une simplicité enfantine. Pourquoi perdre votre samedi à rechercher cette tante ?
     En arrivant au bureau, le commissaire avait chargé son adjoint de retracer l’emploi du temps de Francisco Coll durant la dernière dizaine. Et il lui avait fait part de son intention d’aller à Elne interroger la fameuse tante à laquelle, selon certaines déclarations de Coll, Elvira et sa mère auraient pu rendre visite.
     — Méfions-nous des évidences, répliqua le commissaire. Quand je regarde le ciel, je vois le soleil tourner autour de la Terre. Et pourtant…
     Villanove acheta le journal pour le lire dans le train. Une nouvelle sans rapport avec son affaire retint particulièrement son attention : en Allemagne, une locomotive avait atteint les cent kilomètres par heure ! « En cas de guerre, ils seront à Paris avant que nous ayons eu le temps de nous mettre au garde-à-vous », s’inquiéta-t-il.
     Á la mairie d’Elne, il consulta les registres d’état-civil. Éponine, l’épouse de Francisco Coll était née le 21 mars 1870, fille de Germaine et de Maurice Agost, tous deux fauchés par la grippe durant l’hiver 1906. Une des sœurs de Maurice vivait encore dans la ville haute d’Elne à deux pas de la cathédrale. Elle était couturière.
     — Mon dieu, ayez pitié de lui, s’exclama la tante en apprenant la mort du mari de sa nièce.
     Elle posa son aiguille pour faire un signe de croix.
     — Mais pourquoi donc a-t-il fait ça ?
     Le commissaire lui raconta la disparition d’Éponine et d’Elvira. La vieille dame se signa de nouveau.
     — Si j’avais pu me douter la dernière fois que je les ai vues.
     — Elles sont donc venues vous voir ! Quand était-ce précisément ?
     — Il y a dix jours. Le 24 janvier. Je m’en souviens très bien. Elles ont débarqué à l’improviste, j’étais en train de finir la robe de Mme Rovert, la femme du notaire. Elles sont restées deux nuits.
     — S’agissait-il d’une visite de politesse où y avait-il une autre raison ?
     — Ca n’allait pas fort à la maison. Francisco était de plus en plus jaloux. D’ailleurs…
     La tante hésita et meubla le soudain silence d’un nouveau signe de croix avant d’achever enfin sa phrase.
     — Éponine avait des marques sur le visage…
     — Des marques ?
     — Son œil droit et sa lèvre étaient tuméfiés. Elle a prétendu qu’elle avait pris une porte dans la figure mais je ne l’ai pas crue.
     — Et après les deux nuits passées ici, elles sont reparties pour Perpignan?
     — Vous voudriez qu’elles soient allées où donc ?
     — Je n’en sais rien justement, s’agaça Villanove. Personne ne les a revues après. Vous êtes sans doute la dernière…
     La tante porta sa main à sa bouche, laissa échapper un « Mon Dieu ! » avant de se signer une fois encore. Le commissaire n’avait plus de questions. Il mit son chapeau. La tante lui agrippa le bras.
     — Éponine et Elvira, vous pensez que Francisco les a… ?
     — Je ne pense rien, répondit le commissaire, je récolte les faits, rien que les faits.
     En fin d’après-midi, il était de retour à la préfecture. Á l’entrée, le planton lui signala qu’un militaire l’attendait dans son bureau :
     — Il ne veut parler qu’à vous.
     L’adjudant Charles Miquel attendait debout devant la fenêtre, contemplant l’agitation sur le quai Vauban de l’autre côté de la Basse. Le commissaire le fit asseoir.
     — J’ai bien connu Francisco lorsque nous étions tous deux en casernement à Carcassonne. Nous y sommes restés deux ans, loin de nos familles. Francisco avait une maîtresse. Elle était danseuse dans un cabaret.
     Villanove ne montra guère d’étonnement : la vie lui avait appris que les hommes les plus jaloux n’étaient pas forcément les plus fidèles. Et il devinait que ce n’était pas pour cette seule révélation que le soldat avait souhaité lui parler. En effet, le témoin ajouta aussitôt :
     — Un jour, elle a brusquement disparu. Jamais on ne l’a revue.

(à suivre)

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La reine de Perpignan : Épisode 5

Liseuse
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