Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #6 - 1/ Du sang bleu dans le muscat

Par Janine Teisson Le 22/01/2015

Depuis que sa cousine a marié le sieur Naundorff, monsieur Feuillade est sens dessus dessous. Il faut dire que cet escogriffe, avec ses moustaches en guidon de vélocipède et son accent à coucher dehors, se fait passer pour le petit-fils du dauphin, Louis Capet, soi-disant échappé de la Conciergerie. Ce monsieur Naundorff se croit, dur comme fer, l’arrière-petit-fils de Marie Antoinette et de ce ballot de Louis XVI ! Il a épousé la Fanny, fille Cuillé, qui se fait appeler Marie Magdeleine et dont la mère née Gabaudan fait commerce de vin. Voici donc Jean de Bourbon dit Jean III, marchand de vin de messe dans notre bonne ville de Lunel. Qui l’eût cru ? Le descendant de notre royal guillotiné s’est associé à la maison Gabaudan parce qu’un muscat de Lunel qui s’appellerait Bourbon ferait mauvais effet. Dans notre église Notre-Dame-du-Lac, le 8 février, pour ce mariage il y avait une manade d’estrangers et même des journalistes de Paris. Et à la sortie il y en a eu un ou deux pour crier « Vive le roi ! » On dit que la mauvaise herbe repousse toujours. Je ne veux pas être langue de peille, mais des rejetons des Bourbons replantés à Lunel en 1898, c’est la meilleure ! Qui pouvait imaginer que la Fanny nous pondrait un duc de Bourgogne ? Elle qui, petite, était toujours enchifrenée et mal aimable et se prenait déjà pour la reine dans ses bottines à lacets !

Depuis un mois notre monsieur Feuillade se met la rate au court-bouillon parce qu’il a invité ces majestés à dîner. Madame Feuillade, prise de frénésie royaliste, en a des vapeurs. Elle se bourre de Racahout des Arabes contre la chlorose. Elle use une quantité astronomique de flacons de pommade Moulin, pour les rougeurs, les boutons, les démangeaisons, les hémorroïdes, pour avoir les seins fermes, contre la constipation, pour le brillant des cheveux. Elle s’en met même sur les cils qu’elle a maigres. M’est avis que si elle remuait un peu plus son popotin et si elle serrait un peu moins son corset, sa santé serait meilleure.
Notre patron nous tourne autour en nous mettant en garde contre les germes du docteur Pasteur. Et si notre bon roi était attaqué par un germe régicide caché sous le tapis ? On mériterait la guillotine, pour sûr ! Non, la guillotine c’est révolutionnaire. Le bagne !
On a fait grand ménage avec la petite Filomèna que madame a embauchée sur la place. Une Espagnole, payée quatre-vingts centimes par jour, la pauvrette. Léontine Jaujou est madame Feuillade depuis trois ans et ils n’ont pas d’enfant. Elle est pâle et molle et chaque mois elle reste quatre jours enfermée dans sa chambre à prendre des pilules Apiol Joret pour les douleurs des époques. Si j’avais pu avoir cette chance, moi, avec mon bel Auguste, au lieu d’être prise au bout d’un mois, je n’aurais pas la petite à m’occuper, et vu qu’il a accepté de remplacer un vigneron qui avait tiré le mauvais numéro au service militaire, et que l’armée l’a emporté Dieu sait où, ça aurait été mieux pour tout le monde. C’est un marchand d’hommes qui lui a arrangé l’affaire. Il a fait boire Auguste qui a fini par accepter : « Mille quatre cents francs pour cinq ans de service, ça ira, il m’a dit. Je touche deux cents avant le départ, le reste au retour. Tu en prends cent pour tes couches et dans cinq ans j’achète une vigne. On sera propriétaires ma Camille ! » Aucune nouvelle depuis huit ans. Il paraît que le gouvernement a interdit les remplaçants et que maintenant le service est de trois ans seulement. Il a pas eu de chance mon Auguste.
On a ciré les meubles, brûlé du papier d’Arménie, battu les tapis, lavé les rideaux, frotté l’argenterie. C’est tout juste si on nous a pas demandé de laver la Grand Rue. J’en ai le tournis et les reins brisés, et tout ça pour un franc cinquante pour quinze heures de travail par jour, six jours par semaine !
Ma patronne a failli s’étouffer quand j’époussetais la salle à manger. J’ai peur qu’elle parte de la poitrine cette pauvre femme. Ses parents vendaient des légumes et elle, elle a du sang de navet. Notre Louis Feuillade, lui, il pète la santé. Il joue la comédie, suit les courses de taureaux, va en bicyclette jusqu’à Palavas. Un livre de Mistral, sur le guéridon, porte l’inscription : « a moun ami lou poueta L. Feuillade. » Pas étonnant qu’il fasse pas d’étincelles dans le commerce des vins, s’il est poète… Il a fait un grand poème sur le muscat de Lunel mais pour le vendre, c’est une autre affaire. Au moins lui, il ne fréquente pas la villa Mon Rêve. Son cousin le roi, on l’y a vu plusieurs fois. Après, il boit l’absinthe au café du pont de Vesse. Il y a des couillons qui l’invitent, histoire de dire : j’ai payé un coup à boire au roi de France.

(à suivre)

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