Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 1

Par Alain Guyard Le 03/08/2015

     « Les choses se passent dans le monde comme dans les comédies de Gozzi où les mêmes personnes paraissent toujours, avec les mêmes intentions et le même sort : les motifs et les événements diffèrent sans doute dans chaque intrigue, mais l’esprit des événements reste le même, les personnages d’une pièce ne savent rien non plus de ce qui s’est passé dans l’autre, où ils étaient pourtant acteurs. »

Arthur Schopenhauer
Le Monde comme volonté et comme représentation

     Le médecin Hugues de Fouilloy, dont la doctrine doit tant à Hildegarde von Bingen, soutient, dans son De medicina animae, que l’abbesse possédait un petit miroir qui ne faisait pas plus de trois pouces de diamètre donné par un démon qu’elle s’était soumis. Enchâssé dans du plomb vulgaire, le miroir était en or poli et sur sa face convexe était gravé en écriture spiralée le chant VIII d’Orphée : « Sol oculus est » (le soleil est un œil). Hugues rapporte que lorsque l’abbesse voulait en savoir plus sur le monde, elle contemplait son œil dans le miroir. Alors dans le reflet du miroir ensorcelé, son œil prenant la proportion d’un globe gigantesque, il s’enflait jusqu’à devenir une orbe céleste enflammée, jusqu’à devenir le soleil, jusqu’à devenir le monde lui-même. Hildegarde se penchait alors sur le reflet de son œil agrandi à l’échelle de l’univers, et elle pouvait voir la totalité du monde. Et de même, lorsqu’elle voulait en savoir plus sur elle-même, elle contemplait le soleil dans son miroir magique et le reflet de l’astre s’amenuisait jusqu’à devenir une boule, une balle, enfin son œil, puis dans son œil, sa pupille. Et là, contemplant sa pupille et y mirant son propre reflet, elle en savait plus sur elle-même. De ce miroir, elle tenait sa science secrète des visions et sa connaissance des similitudes entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Fouilloy n’en démordait donc pas : la science d’Hildegarde n’était pas liée à des extases mais aux pouvoirs fantastiques de cet artefact minuscule, copie du Grand Tout. Lorsqu’elle fut rappelée à Dieu, Hugues précise que le tain du miroir d’Hildegarde s’assombrit et qu’il fût impossible d’en tirer le moindre reflet. Il conclut ainsi : « si tout contient tout, alors le miroir magique d’Hildegarde n’est pas seul, et il doit exister un nombre infini de miroirs qui sont autant de mondes minuscules (parvi mundi) résumant et rassemblant le plus grand monde (maximus mundus). » Une glose postérieure dans la marge de son De medicina animae, ajoutée par un moine de l’abbaye de Corbie, complète de cette manière : « Hugues de Fouilloy est un âne car il n’est pas besoin d’un miroir ou de quelque autre objet miniature pour voir le monde en-dedans. À tout homme est donné la grâce, une seule fois dans sa vie, de vivre un instant qui contient toute sa vie, tous les instants, toutes les minutes, toutes les heures, toutes les années qu’il a vécus, qu’il vit et qu’il vivra. Mais l’art est de saisir l’instant de grâce qui contient l’infinie durée. »

(à suivre)

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