Feuilletons d’aujourd’hui

La belle dans mon camp - Épisode 7

Par Pascale Ferroul Le 25/05/2015

     On dirait que le généreux docteur Monnier a accepté de sauver les enfants Bellini, menacés par l’évacuation de leur camp de nomades, de Sylvéréal vers un lieu inconnu, au printemps 1944. Faisant fi du qu’en dira-t-on, il héberge donc Flora, qui le séduit immédiatement, et René, son émouvant petit frère.
     Une nuit, la Résistance l’appelle. Mais Charles Monnier vit-il réellement tous ces événements, ou imagine-t-il un engagement glorieux auquel il n’a pas su se résoudre ?

     La première fois qu’on avait prononcé devant moi les mots « chef du maquis de Lasalle », c’était si bas que j’avais entendu « c’est le marquis de Lasalle ». Comme quoi, quand on ne veut pas comprendre… Depuis lors, Rascalon avait pris du galon, il était devenu chef du maquis Aigoual-Cévennes. Belle promotion pour un plombier zingueur.
     Personnellement, mon métier me plaisait et me suffisait. Je me sentais utile, sans avoir besoin d’éprouver mon sens patriotique. Je n’ignorais pas que les pressions seraient sans doute de plus en plus fortes pour que je misse la main à la pâte, ne fût-ce que pour soigner en douce des blessés. Jusqu’à la fin de 1942, les Résistants s’étaient contentés de harceler l’ennemi, mais tout avait changé quand les Allemands avaient envahi la zone Sud le 11 novembre, en riposte au débarquement allié sur les côtes d’Afrique du Nord. Désormais, ceux que les SS appelaient des terroristes s’efforçaient de rendre coup pour coup. Et, surtout, ils recrutaient.
     Résigné, j’ouvris la porte. Amélie devait dormir à poings fermés dans la grange que j’avais aménagée pour elle. Flora, mon ange, et le petit René étaient assoupis eux aussi. Je ne voulais pas quitter mon foyer moelleux mais… le devoir avant tout.
     L’homme qui se glissa près du poêle, hirsute et mal rasé, me tutoya immédiatement :
     ― On a besoin de toi pour un sabotage. On va faire sauter le petit pont quand ils évacueront le camp de nomades. Ce sera aussi l’occasion de retourner quelques gendarmes. Pour les autres, pas de quartier.
     Il m’enrôlait d’office dans l’aventure comme s’il savait d’avance que je ne pourrais pas refuser. La nouvelle du « mariage » ou de « l’adoption » avait dû leur parvenir d’une façon ou d’une autre. Pourtant, seule Amélie était au courant. Amélie et ses racines cévenoles… Amélie ?
     Impossible de reculer.
     ― Que dois-je faire exactement ?
     ― Tu te mêles aux internés, en prétendant que tu veux t’assurer de leur aptitude à voyager. On a besoin d’un soutien à l’intérieur du convoi.
     C’était risqué mais j’y voyais un moyen de protéger la famille de Flora. Je lâchai un seul mot :
     ― Quand ?
     ― Maintenant.
     Je m’emparai de ma mallette, non sans y avoir glissé le revolver confié par l’homme du maquis avant de s’évaporer, et me dirigeai seul vers le camp. L’évacuation était déjà en cours. Face au grand-père de Flora qui résistait de ses faibles forces, un gendarme lança en guise de plaisanterie :
     ― Des nomades qui ne veulent pas se déplacer, c’est un comble !
     C’était une phrase terrible mais il y eut pire (et ce n’étaient pas des phrases).
     Ce crime avait commencé plus tôt dans le siècle, sous l’Espagne franquiste, et il se renouvelait sous mes yeux comme un triste anniversaire que personne n’avait envie de célébrer mais où tout le monde était convié.
     Je m’interposai et, d’autorité, m’imposai dans le convoi. Je me mêlai à ces hommes et ces femmes bousculés sans ménagement, prêt à les accompagner dans l’aventure. Et, quand on s’apprêta à franchir le petit pont, je ne cillai pas.

(à suivre)

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La belle dans mon camp : Épisode 7

Liseuse
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