Chronique #4 - 2/ Diableries
Le 16/01/2015Dans le quart inférieur gauche de la troisième page du Petit Méridional du samedi 10 novembre 1888, on apprendra en survolant les « Nouvelles télégraphiques » que deux cadavres de femmes atrocement mutilés ont été retrouvés la veille, vendredi 9 novembre, à des endroits très différents. L’un à Londres, celui de la dernière victime d’un mystérieux éventreur récidiviste (« prélevant des organes internes avec précision », lira-t-on plus tard) ; l’autre à Bordeaux, « auquel manquaient la tête, le bras droit, la moitié du bras gauche et deux pieds » (notons que la formulation laisse entendre que, peut-être, un ou plusieurs pieds surnuméraires auront été épargnés).
Sans rapport apparent avec ces deux faits divers, dans ce même quart inférieur gauche de cette même page, mais en parcourant cette fois la « Chronique locale », on découvrira aussi qu’à Montpellier, toujours le 9 novembre, un certain Gourdet s’est suicidé en sautant du troisième étage et que sa femme, « marchande ambulante », était absente au moment du drame.
Ce que ne dit pas le journal – ni dans le quart inférieur gauche de cette troisième page, ni nulle part ailleurs –, c’est que Gourdet a sauté en serrant dans son poing, comme s’il avait voulu l’emporter avec lui dans la mort, une autre feuille de ce même chou quotidien, mais datant d’une dizaine de jours – du 29 octobre pour être précis.
On ne nous dit rien non plus de la trouble réputation de l’épouse Gourdet, prénommée Camille, à qui l’on prête pourtant des ancêtres alchimistes, ou Juifs, ou Juifs alchimistes (son père en tout cas aurait exercé d’obscures fonctions de savant fou et sa mère frayé avec des personnalités œuvrant pour l’émancipation des femmes, telles que Désirée Gay, Jenny d’Héricourt, Maria Deraismes ou encore Léon Richer).
Évidemment, le journal ne parle pas davantage d’une Camille Gourdet en proie à de terribles accès de jalousie, confinant son mari dans leur appartement, l’affamant même pour l’avoir tout à sa merci, poussant le vice jusqu’à subvenir seule aux besoins du ménage. Il paraîtrait que ses voisins la surnommaient « la Faministe ». D’autres témoignages précisent que le couple Gourdet n’était pas avare en nuisances sonores : cris, pleurs, claquements de portes, vaisselle brisée, grincements de dents, aiguisages de couteaux. Une odeur nauséabonde, mélange de soufre et de paratonnerre chauffé à blanc, s’échappait continuellement par les fenêtres.
Mais écoutons à présent une voisine qui préfère garder l’anonymat : « Après ça, on ne l’a plus jamais revue, la Gourdet. Bon débarras ! Ce feu follet était plus malfaisant que Belzébuth en personne. La foudre faite femme ! Vrai, m’sieurs-dames, croix de bois, croix de fer ! » (Rire inquiétant, crachat sur le pavé.)
Singulière histoire où les non-dits le disputent si bien aux on-dit… Pour conclure, et sans savoir si cela servira à démontrer une quelconque corrélation entre tous ces faits prétendument disparates et donc à dessiller la vue des Terriens sur le terrible complot luciféro-maçonnico-vénusien ourdi depuis des lustres, révélons à tout hasard le contenu de certain article lui-même contenu dans la feuille du Petit Méridional du 29 octobre 1888 elle-même contenue dans le poing désespérément rageur de Gourdet lorsqu’il entreprit, onze jours plus tard, de fracasser son enveloppe charnelle contre le sol si peu nourricier de la ville :
400 Kilomètres à l’Heure
On a lu hier, dans nos dépêches, cette nouvelle étonnante : un inventeur aurait trouvé un moyen de locomotion pouvant donner une vitesse de 400 kilomètres à l’heure.
Voici en quels termes Le Figaro a publié cette nouvelle :
« Une découverte bien surprenante et bien curieuse vient d’être faite, paraît-il, et si elle donne les résultats annoncés, elle révolutionnera singulièrement l’état de choses actuel.
» Le détail en a été expliqué jeudi soir, au Syndicat des inventeurs de France, dans la réunion tenue rue de Lancry. Il ne s’agit rien moins que d’installer un système de locomotion absolument inconnu jusqu’à ce jour, qui peut donner une vitesse de quatre cents kilomètres à l’heure.
» On devine les conséquences d’une pareille découverte, puisqu’un voyageur pourrait se rendre en quarante minutes de Paris au Havre ou à Calais, en deux heures de Paris à Marseille, en huit heures à Saint-Pétersbourg, etc., etc.
» Ajoutons que pendant ce trajet prodigieux, la sécurité des voyageurs est absolue. Il ne peut y avoir ni rencontre ni choc.
» L’inventeur a fait examiner son projet par des ingénieurs et des constructeurs de premier ordre qui l’ont unanimement approuvé et en ont reconnu le côté absolument pratique.
» Les essais vont commencer sans aucun retard car l’inventeur voudrait faire profiter de sa découverte tous les visiteurs de la prochaine Exposition.
» Il s’agit d’une application toute nouvelle de l’électricité. »
On ne s’étonnera pas que l’affaire ait immédiatement été étouffée. Non, vraiment : nous, plus rien ne nous surprend.
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