La rêveuse et la mandoline - Épisode 6
Le 18/06/2015 Le lendemain après-midi, le notaire est venu. Pour l’estimation, l’inventaire et l’état des lieux, si j’ai bien compris.
Moi, j’en profite pour prendre ma guitare et le baladeur, et aller faire un tour. Je me glisse entre la file de voitures en stationnement et je descends au bord de la rivière.
Une barque est là, attachée au pied d’un petit escalier. Je m’y installe. Je glisse un CD de mandoline dans le baladeur. Je colle les écouteurs sur mes oreilles. Je ferme les yeux et j’écoute, je me laisse aller…
Des secousses soudain.
Ma barque est en plein milieu de la rivière. La corde s’est dénouée. Ramant avec les mains, je réussis à regagner la terre ferme.
Je marche sur un chemin pierreux. Plus de voitures en stationnement, pas un vélo, pas un scooter. La barque a dû dériver loin. Je vais suivre le bord de la rivière, en remontant le fil de l’eau.
Des cavaliers m’ont dépassée, et j’ai croisé une voiture tirée par des chevaux. Il fait chaud. Tout en marchant, j’observe les façades des maisons. Surtout ne pas manquer celle de l’oncle Loïc.
Les passants ont mis des drôles de vêtements. Certains prennent des airs distingués. Femmes en robes longues et chapeaux compliqués, avec des rubans, des dentelles, des fleurs, des plumes ; hommes barbus ou moustachus en costumes sombres et chapeaux-melons ou haut-de-forme. D’autres, plus simplement vêtus, portent bérets ou coiffes blanches et marchent en sabots.
Ils ont dû tous se déguiser pour leur carnaval.
Des passants se retournent à mon passage. J’entends des commentaires. Ça ressemble à de l’espagnol. J’essaie de demander ma route.
— Vous connaissez la maison de monsieur Cozanet ? Loïc Cozanet ?
Personne n’a l’air de comprendre. Ils me dévisagent comme si j’étais une extraterrestre. On dirait qu’ils n’ont jamais vu une fille en jean avec un baladeur.
Et puis, enfin, là-bas, je viens de reconnaître les arches du vieux pont, la petite église. La maison de l’oncle est tout près.
Le portillon du jardin est ouvert, les petits amandiers sont en fleur. C’est drôle, il m’avait semblé qu’il n’y en avait qu’un seul, un gros avec juste quelques pousses vertes. Pourtant, c’est sûr, c’est bien la maison de l’oncle.
Je monte les marches de pierre. Quelqu’un les a nettoyées. Même chose pour la porte d’entrée. Je reconnais le couloir sombre, les tomettes rouges sur le sol. J’entends le son d’une mandoline dans l’atelier. C’est une jeune fille. Je la reconnais. Je reconnais son col à fleurs violettes, ses cheveux frisottés… C’est celle du tableau !
Elle arrête de jouer, incline la tête en souriant et pose sa main sur son cœur. Comme pour me saluer.
— Véra…
Je fais de même, pour me présenter à mon tour.
— Alice… Alice Cozanet.
Véra commence à égrener un petit air sur sa mandoline.
Ce morceau, je le connais bien, c’est Green sleeves une chansonnette qui, dit-on, fut composée par Henri VIII d’Angleterre, pour une dame aux manches vertes.
Puis, d’un geste gracieux, Véra désigne ma guitare. Elle veut que je joue. Est-ce une invitation ou un défi ?
Je rejoue la même mélodie, en la chantant en anglais. Véra prend un air étonné, un brin admiratif. Á moi de jouer maintenant, j’enchaîne avec des musiques de films : L’île nue, Jeux interdits, Le troisième homme…
Elle hésite, tâtonne quelques notes… Et la voilà, reprenant tranquillement ce que je viens de jouer. Quelle oreille, quelle mémoire musicale, quel doigté !
Elle me sourit malicieusement, puis attaque la Sonate au clair de lune de Beethoven.
Je la connais, pas facile, c’est une pièce pour piano, mais je la rejoins dans son train musical. Et bientôt nous jouons ensemble. La musique nous emmène dans une promenade douce et mélancolique, dans la nuit au bord de l’eau…
À la fin du morceau, nous restons silencieuses. Heureuses. Véra détache la rose rouge accrochée à sa robe et me la donne. Est-ce une récompense ? Un cadeau ? Que faire ? Je lui offre mon foulard. Elle l’enroule dans le col de son chemisier, comme une cravate.
Quelques coups à la porte.
Véra se lève et va ouvrir. Une jeune femme en longue robe apparaît. Elles s’embrassent. À coup sûr ce sont deux amies. Deux sœurs peut-être. Même visage rond et doux.
Véra se tourne vers moi.
— Marie va faire mon portrait.
Brusquement, au-dehors, j’entends une série de coups de klaxon.
(à suivre)
La Rêveuse : Épisode 6
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