Feuilletons d’aujourd’hui

Louise ou les dessous de l’Eldorado - Épisode 8

Par Marie-Pascale Vincent Le 30/07/2015

     L’arrêt en gare d’Alès avait été de courte durée. Et dans le train qui l’emmenait jusqu’à Nîmes, Louise ne cessait de pleurer. Quand Alice avait appris que sa fille était enceinte, elle ne lui avait pas laissé le choix. Louise devait avorter. Alice connaissait bien les plantes et elle irait lui en chercher. La « faiseuse d’ange » du quartier était partie dans le sud, s’embaucher pour les travaux d’été. Elle ne rentrerait qu’à la mi-août. « Mais au cas où, il serait encore temps. »
     Louise avait laissé passé juillet. Puis elle s’était décidée. Angelo ne s’était pas manifesté, mais cet enfant, elle voulait le garder. Pour l’élever au grand jour, il fallait fuir, gagner la ville voisine qui les protégerait de son anonymat.
     Quand le train entra en gare de Nîmes, Louise eut à peine le temps d’essuyer ses larmes avant de se jeter dans l’inconnu. Elle avait noté l’adresse de sa tante sur un bout de papier et demanda son chemin. Le quartier où vivait Marthe se situait à l’autre bout de la ville, après la colline de la Croix-de-fer. Il lui faudrait marcher.
     En plein après-midi sous un soleil de plomb, Louise, grosse du fruit de l’amour, manqua d’être prise d’un malaise. Et quand elle arriva enfin devant la maison de sa tante, les volets étaient fermés, la porte close. Au bruit de Louise tambourinant, une femme sortit de la maison voisine. Prenant la jeune femme en pitié, elle lui proposa de se reposer chez elle un instant et lui offrit un verre d’eau. « Marthe et son mari sont absents », apprit-elle à Louise. « Un décès dans la famille, ils n’ont pas dit quand ils reviendraient. »
     Après l’avoir remerciée, Louise se retrouva à nouveau dans la rue déserte, seule et désemparée. Elle n’avait pas l’argent nécessaire pour prendre une chambre et ne savait où aller. Rebroussant chemin, Louise s’aventura dans un jardin public et s’effondra sur un banc. Une poignée d’enfants jouait à chat perché près d’un bassin. Marthe n’avait pas menti, la fontaine était tarie.
     Louise maintenant pleurait à chaudes larmes, essayant d’évoquer ces images de paradis perdu contées par son père au temps béni de l’enfance. Mais rien ne lui venait à l’esprit. Les paysages cévenols lui semblaient vides désormais comme si, désertant sa mémoire, les brebis s’étaient perdues dans les forêts de châtaigniers, comme si les marmites du Gardon avaient englouti leurs trésors. À travers son regard embué, Louise aperçut une silhouette qui lui tendait un mouchoir. Un mouchoir au tissu si fragile que l’on aurait dit de la soie, au tissu si précieux que Louise se refusait à le prendre, redoutant de l’écorcher de ses mains rêches. Une voix masculine se fit alors entendre : « Monsieur William, appelez-moi monsieur William. Que puis-je pour vous ? » À son œil goguenard, sa chevalière et sa mine trop bien mise, Louise reconnut l’homme du train. Figé dans un rictus, son sourire avait quelque chose d’inquiétant. Malgré la chaleur étouffante, Louise fut prise d’un long frisson.
     Dans le square, des enfants se mirent à crier, pointant un doigt vers l’horizon. Des nuages d’orage étaient en train de bondir par-dessus la colline. Et déjà, le tonnerre commençait à gronder.
     Saisissant Louise par le bras, monsieur William l’entraîna de force soi-disant pour se mettre à l’abri. Il avait un ami qui tenait un petit hôtel, pas très loin dans le quartier. Mais Louise dans un sursaut, réussit à lui échapper. Les premières gouttes commençaient à tomber. Sur le pavé glissant, dans cette ville qu’elle ne connaissait pas, la course de la jeune fille était incertaine. Et les pas de monsieur William résonnaient derrière elle.

FIN

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Louise ou les dessous de l’Eldorado : Épisode 8

Liseuse
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