Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #14 - 1/ Le camp

Par Marie De Palet Le 23/04/2015

En janvier 1939 fut ouvert à Rieucros, en Lozère, dans les environs de Mende, le premier camp de concentration français. Il était destiné à recevoir les étrangers indésirables. Le camp avait été créé par le gouvernement de Vichy. En octobre 1939, il fut réservé aux femmes. On compta parmi elles des Allemandes, des Polonaises, des Tchèques et beaucoup d’Espagnoles rescapées de la guerre d’Espagne. Il y avait aussi parmi elles des juives et des communistes françaises. En 1942, le camp fut transféré dans le Sud.

Le soleil brillait en ce matin de mai et le camp paraissait en effervescence. C’était la foire du 20 mai et les filles du camp avaient été autorisées par le maire de Mende, Henri Bourillon, à se rendre en ville vendre leur production.
Elles étaient une trentaine, enfermées dans ce camp, cerné par des montagnes à n’apercevoir qu’un bout de ciel bleu quand les nuages voulaient bien le permettre. Pourquoi étaient-elles là ? Elles n’avaient rien fait pourtant et leur incarcération n’était qu’un des aléas de la politique. Et elles en étaient les victimes.
Camille, qui était au camp depuis trois mois, se réjouissait de cette sortie, la première depuis son incarcération. Elle s’était préparée avec soin. Elle avait enfilé ses bas de soie qu’elle ne sortait qu’en de rares occasions et passé son tailleur beige qui lui donnait, pensait-elle, l’air d’une dame. Ses escarpins n’étaient pas tout à fait à la hauteur, mais elle n’avait pas d’autres chaussures. Et, pour compléter le tout, elle avait posé sur ses cheveux blonds un chapeau cloche du plus bel effet. Tant pis si la mode en était un peu passée, il fallait vraiment qu’elle soit élégante pour aller présenter sa peinture. Elle regarda avec envie sa trousse de maquillage et le rouge à lèvres qui aurait ajouté un peu de couleur à son visage si pâle ; mais elle n’osa pas s’en servir de peur de passer pour une gourgandine… Non, il fallait rester la jeune fille sage qui ne vit que pour la peinture.
Car Camille était peintre. Non pas de ces peintres modernes qui peignent des toiles incompréhensibles ; non, elle, elle en était restée à l’impressionnisme et signait des paysages romantiques qui faisaient l’admiration des autres détenues.

La route lui parut longue jusqu’à la place du Foirail où quelques tables les attendaient. Toutes les filles se mirent à déballer qui des dentelles, des napperons, de petits objets en bois, des rubans, des broderies… Camille choisit un coin, près du mur, et commença à installer ses paysages qui, s’ils n’étaient pas aussi célèbres que ceux de Monet, lui paraissaient presque aussi beaux…
Les passants défilaient, certains s’arrêtaient et s’informaient :
— Vous venez d’où ?
— Du camp de Rieucros.
Certains se détournaient mais d’autres paraissaient intéressés. Une petite vieille femme ajusta son lorgnon et examina attentivement les peintures.
— C’est vous qui avez peint ça ?
— Oui madame.
— Vous avez du talent. Vos peintures me rappellent des œuvres que j’avais adorées, autrefois, à Paris, il y a bien longtemps… Ce paysage d’automne a quelque chose de mélancolique qui me plaît. Combien coûte-t-il ?
Camille en demanda cinq francs ne sachant si c’était trop cher. La vieille femme sortit un antique porte-monnaie et lui donna une belle pièce toute neuve.
— Merci, madame, fit Camille en lui enveloppant le tableau dans un papier.
— Comment avez-vous atterri dans ce camp ? demanda-t-elle en fixant la jeune fille.
— Je ne sais, madame. Je suis d’origine espagnole et, en tant qu’étrangère, je dois vivre dans un camp.
— Ah, ma petite demoiselle, nous vivons une drôle de période… C’est très bien que vous veniez en ville. J’espère qu’on vous y verra souvent et continuez à peindre. N’arrêtez pas surtout, vous avez un réel talent, c’est un expert qui vous le dit.
Elle s’éloigna appuyée sur sa canne et Camille la suivit des yeux enviant sa liberté.

Mais elle n’eut pas le temps de s’attarder, d’autres clients survenaient, voulaient discuter avec elle. Certains admiraient ses peintures, d’autres les critiquaient mais tous étaient intéressés.
Toute la matinée, elle parla peinture et art avec des gens intéressés. Les Mendois paraissaient enchantés de connaître enfin ces recluses dont on discutait à mots couverts sans savoir qui étaient ces femmes et ce qu’elles faisaient.
Toutes les occupantes du camp avaient trouvé des acquéreurs et, quand elles partirent pour retrouver leur quotidien misérable, elles avaient passé une agréable journée avec une population qu’elles croyaient hostile et qui les avait adoptées dès le premier contact.
Camille se sentait apaisée. Les quelques piécettes qui tintaient dans sa poche allaient améliorer son ordinaire et elle avait repris espoir en la bonté humaine.

(à suivre)

Partagez cet article :
Retour Liseuse
Bibliothèque Nationale de FranceDRAC Languedoc-RoussillonLa Région Languedoc Roussillon1077228_mmmLanguedoc-Roussillon livre et lecture
Découvrez votre territoire sous un jour nouveau : que s'est il passé près de chez vous il y a 150 ans ?
Disponible sur Google Play
Disponible sur App Store
Et plus encore
Lire les feuilletons d'aujourd'hui