Rêve apache - Épisode 7
Le 23/03/2015 — On a buté le Négro.
Lautard arrima son regard sur Cros, sourcils froncés lui reprochant cette imprudence au parloir.
— Qu’allons-nous devenir ?
Cros ne savait s’il parlait des assassins seuls ou de la bande au complet. Leur sort serait probablement mêlé. Peu avant son arrestation, le commissaire Préget l’avait sermonné, l’estimant moins mauvais garçon que les autres.
Sans Saint-Amans, le fric-frac chez l’abbé Barandon se révéla ardu, Vedel ayant du mal à fracturer la porte au deuxième étage du 8, avenue de la République.
— Gare ! On vient !
Tous les trois se serrèrent comme des sardines dans les cabinets sur le palier. Au premier, Jeanne Faure attendit. Quand les bruits suspects reprirent, elle alerta le concierge.
Dérangés, les voleurs sortirent en trombe, bousculant le curieux. Jeanne Faure se claquemura. En cherchant à récupérer le couteau coincé dans la fente de la porte, Vedel se coupa le doigt. Blessure bénigne mais décisive, car elle laissait du sang sur le sol.
Les agents alertés retrouvèrent Jules, sa bande et sa maîtresse, dans un débit de la rue Victor Hugo. Jules, blessé à l’annulaire… On les arrêta. Une rapide confrontation permit à Mme Faure et au concierge d’identifier Turc et Vedel. La bande de Pradal venait de tomber.
Alors qu’on le menait au poste de police du théâtre, Cros jeta subrepticement les morceaux d’un billet. Mais l’agent dans son dos le repéra et reconstitua le puzzle au contenu pour le moins édifiant :
Si je disparais ou si l’on me tue, ce sont Turc, Saint-Amans et Vedel qui auront fait le coup.
L’affaire n’aurait connu que des conséquences mineures si le lendemain la mère Gascou n’était venue porter plainte pour la disparition de son fils. Déjà instruit des propos de Cros à Lautard, Préget convoqua la femme en premier. Jeanne parla : elle avait remarqué le comportement inhabituel de son amant et il avait tout raconté. Elle s’était tue parce qu’elle craignait pour sa vie. La bande la terrorisait.
Vers dix-huit heures, Vedel mangea le morceau à son tour.
Sur ses indications, on sonda le canal avec une gaffe. Le cadavre du Négro fut repêché, remarquablement conservé par le froid. À l’annonce de la nouvelle, une foule considérable se massa aux abords de la prison. Turc et Cros, qui plaisantaient avec les gardiens, ne comprirent pas l’intérêt qu’on leur manifestait. Ils nièrent être au courant du meurtre. Puis ils apprirent que Vedel avait parlé. Fou de rage, Cros affirma qu’il lui ferait la peau à la première occasion, même dans la maison d’arrêt, même s’il devait monter sur l’échafaud.
Comme un jeu de dominos, les aveux se succédèrent, chacun minimisant sa participation et aggravant celle des autres. Turc ? Il ignorait qu’ils partaient commettre un meurtre. Cros ? Censé surveiller les alentours, il n’avait rien vu de la scène. Vedel ? Ce brave garçon ayant subi la mauvaise influence de Pradal n’était que la cheville ouvrière d’un crime ourdi par la fille Biphos. Il n’avait pas donné le coup mortel, il avait tôt avoué pour s’attirer la clémence des juges.
Mais il mentait quand il prétendait que le stylet avait fini dans le canal ; des scaphandriers le sondèrent en vain, récoltant nombre d’onglées tandis que les combinaisons gelaient dans les plis. Mais il diminuait la gravité de son geste, prétendant qu’il méritait la gratitude des rupins pour avoir tué un apache. Mais il dictait ses ordres en dessinant la nuit à sa fenêtre, avec sa cigarette, des signes à l’intention de l’extérieur. À ses parents il écrivait des regrets.
Jeudi 14 janvier, au lendemain de la plainte de Mme Gascou, on avait déjà beaucoup progressé. Mais un prévenu manquait : Saint-Amans.
On le croyait en fuite sitôt le meurtre commis. Sa maîtresse ignorait tout, ou alors elle mentait. Par un hasard extraordinaire lui parvint à ce moment une carte postale que la police intercepta. Saint-Amans écrivait à sa poupoule : « Suis chambré pour 48 heures. Rendez-vous tient quand même. Serai libre demain jeudi 2 heures. »
Saint-Amans déjà en taule ! Des instructions furent aussitôt adressées à la prison de Toulouse.
Le samedi matin, les deux gendarmes qui l’accompagnaient dans le train commentaient à dessein les détails macabres de la quadruple exécution publique qui avait eu lieu lundi à Béthune. La cohue avait épouvanté la France.
— Après Carpentras, Deibler et ses bois de justice n’auront pas à se déplacer bien loin.
Saint-Amans releva sa casquette trempée pour découvrir l’étoile ornant son front. Il avait tellement plu à Toulouse qu’une flaque s’étalait sous son siège.
— Vous ne m’effrayez pas, messieurs ! Au pire, je prendrai dix ans de travaux forcés. On ne guillotine pas un mineur de dix-neuf ans !
— Et ceci ne vous effraie pas ? gloussa le gendarme à l’entrée en gare.
Un millier d’imprécateurs se massait sur le quai, criant « À mort ! À Deibler ! » Même le maire Pech avait fait le déplacement.
— Les imbéciles ! commenta Saint-Amans.
Le service d’ordre fut vite débordé. Il fallut passer par le buffet de la gare pour empêcher des violences et une voiture pour aller jusqu’à la prison, le poitrail du cheval poussant sur les côtés une foule mugissante.
— À Béthune aussi, on frôla l’émeute par curiosité, railla Saint-Amans. Qui sont les sauvages, dites ? Ce peuple méprisable ne rêve que de m’imiter. Moi, j’agis sans haine. Je ne suis que mes envies.
Devant la prison, il tint à faire face à la foule, sans cordon de sécurité.
Lui, l’Apache. Saint-Amans. Les yeux étrécis comme s’il défiait le soleil même.
(à suivre)
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