Feuilletons d’aujourd’hui

La belle dans mon camp - Épisode 3

Par Pascale Ferroul Le 11/05/2015

     Un matin de 1944, une jeune Gitane, Flora, se présente chez le docteur Charles Monnier, ancien combattant de 1914-1918, avec une étrange requête : serait-il prêt à l’épouser ? Elle a fui avec son petit frère le camp de nomades de Sylvéréal, en Camargue, et implore son aide.

     Après la guerre civile espagnole, beaucoup de Gitans avaient fui le régime franquiste. Seule minorité visible en Espagne, ils avaient été victimes de l’influence de la Kriminalbiologie nazie, notamment des thèses du professeur Exner et du psychiatre Ritter. Je le savais car je lisais beaucoup, y compris l’espagnol, pour rester dans le coup au plan médical. Considérés comme dangereux et génétiquement délinquants, les Gitans étaient stigmatisés comme “groupe racial” asocial, foyer de maladies contagieuses colportant tuberculose et maladies vénériennes.
     Je n’étais pas convaincu. Mon expérience professionnelle m’inclinait même à avoir de sérieux doutes. Et j’ai toujours été gêné par ces caricatures dans la presse, où les Gitans déploient des trésors d’imagination pour ne pas travailler, volent, mentent, ne se lavent pas et battent les enfants. Ce n’est même pas drôle – non que je m’esclaffe facilement d’ordinaire. Mais si ces blagues stéréotypées en font rire certains, c’est un rire spécial qui retire de la joie au lieu d’en créer. Un rire négatif.
     Cela dit, d’après mon souvenir, la plupart des familles du camp de Sylvéréal étaient de nationalité française. Et bien sûr que je me rappelais ma première visite. Cependant, les nomades que j’avais examinés n’avaient pour moi qu’un visage, celui de la pauvreté. Ils auraient pu ouvrir un commerce “Carences en tous genres : vitamines, protéines, sels minéraux ”… s’ils n’avaient pas déjà tous un métier : vanniers, maquignons, et même chaudronnier pour l’un d’entre eux.
     Le front haut, Flora m’avait annoncé tout à l’heure que son père était un grand rémouleur, comme elle aurait dit grand chirurgien ou grand couturier. Je ne me rappelais plus si je l’avais rencontré ce jour-là. Probablement, à moins qu’il ne fût parti travailler. Car le préfet, admettant que les nomades étaient tenus de gagner leur vie, les avait autorisés à circuler dans une zone incluant Saint-Laurent d’Aigouze, Aimargues, Le Cailar, Vauvert, Beauvoisin et Saint-Gilles. Cette zone de séjour devait figurer dans leur carnet anthropométrique – autre trouvaille, remontant à 1912 et visant à réglementer leur circulation, pour parfaire le travail de recensement entamé par les “Brigades du Tigre”, les fameuses brigades mobiles de Clémenceau.
     Mal à l’aise, le préfet avait demandé d’interpréter cette mesure dans le sens le plus large, car certains nomades étaient français et avaient servi la patrie. Mansuétude peu suivie d’effets car, lors de ma visite, un homme m’avait interpellé. Il était vannier et, tous les vendredis, faisait viser sa carte. Mais la gendarmerie l’avait fait sortir de la zone et lui avait interdit d’y rentrer pour livrer ses travaux et en prendre d’autres. Alors, pendant huit jours, il avait été obligé de rester les bras croisés.
     Je n’étais pas sûr de comprendre. J’aurais bien rappelé que j’étais docteur, pas interprète, pas messager d’un monde vers un autre. Mais je m’étais concentré sur ma tâche strictement médicale, laissant sur place le contenu de ma trousse de premiers secours. Je ne reviendrais pas de sitôt – du moins je le croyais.

(à suivre)

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La belle dans mon camp : Épisode 3

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