Feuilletons d’aujourd’hui

Le curé de Nohèdes - Épisode 5

Par Laurence Schaack Le 15/12/2014

     « Le 8 juillet 1881 à midi, Marie Fonda était à table, vers une heure elle était dans la rue ; vers trois heures elle était décédée. Le 19 août, sa sœur Rose Fonda est allée chez le notaire pour léguer ses biens au curé. Le 30 août à midi, Rose se trouvait dans la rue bien portante et rentrait au presbytère pour dîner. Je vais la voir, elle me dit qu’elle se sent très mal, que le curé lui a donné une tisane pour dormir. Une demi-heure après, elle était morte. Alors moi, je suis allée voir Michel S., le meunier qui sait lire et écrire, je lui ai dit mes soupçons et on a fait la lettre ensemble. » Mariette T. de Nohèdes, témoin à charge.

     À ce point de notre récit, alors que Michel S. agonise dans la souffrance et la terreur, il se peut que notre lecteur ait oublié que le meurtrier sans scrupules qui s’éloigne à pas lents vers sa prochaine victime a été autrefois un jeune prêtre à la bonté joyeuse qui aimait la musique, les livres et les plantes et qu’à peine arrivé à Nohèdes il avait conquis le cœur des sœurs Fonda, Marie et Rose toutes deux vieillissantes, de santé fragile et d’une foi inébranlable, si bien qu’elles lui avaient ouvert leur porte et leur table comme elles avaient accueilli Alexandrine V., jeune institutrice originaire de Mosset qui se trouvait bien seule et triste à Nohèdes jusqu’à ce que le jeune prêtre arrive avec son sourire joyeux et ses yeux rêveurs, et qu’il la fasse asseoir à côté de lui devant l’harmonium pour guider ses doigts malhabiles sur les touches et que toute trace de tristesse s’évapore en elle, oh comme ils avaient lutté contre la terrible attraction qui les poussait dans les bras l’un de l’autre et dont ils s’étaient défendu autant par respect pour les lois divines que par crainte des regards malins qui ne manquaient pas d’épier leurs faits et gestes au sein même de la maison des sœurs Fonda car si l’innocente bienveillance des vieilles filles ne voyait aucun mal à leurs rires et à leurs silences ardents, la servante Mariette T., une triste jeunesse aux habits râpés et aux désirs malsains, s’était précipitée pleine d’une joie mauvaise à la barre du tribunal pour affirmer que oui l’abbé se vantait de connaître les herbes de la montagne, oui il avait l’habitude de distribuer aux malades des tisanes de sa composition et oui, il s’était vanté d’avoir ramassé de l’ellébore dont chacun sait que la racine est un poison mortel et que sans doute les deux sœurs qui meurent en l’espace d’un mois après avoir fait de l’abbé leur légataire universel c’est assez étrange pour qu’on se pose des questions, alors accablé par les calomnies qui soulevaient des soupirs, des gémissement et des cris dans la salle d’audience bondée, il avait compris qu’il était perdu et il avait plongé dans un désespoir dont seule avait pu le tirer l’obsession de la vengeance qui lui donnera la force de fuir les chaînes du bagne de Cayenne, de survivre dans la sauvagerie de la jungle et qui le pousse à présent vers la maison de la servante sauf que la Providence a décidé de le devancer car lorsqu’il arrive au bas du village et interpelle un enfant qui dévale la ruelle pour lui demander où est Mariette T., au cimetière, répond le nin1 , c’est le choléra qui l’a emportée l’été dernier…

1 Nin : mot catalan, l’enfant.

(à suivre)

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Le curé de Nohède : Épisode 5

Liseuse
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