Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 2

Par Alain Guyard Le 06/08/2015

     Il m’aura fallu attendre quarante et sept années pour comprendre la glose dans la marge dans le De medicina animae. C’est cette année que j’ai pu saisir la profonde vérité de cette apostille lors d’une après-midi passée à la médiathèque centrale. J’étais alors dans un état psychique assez délabré, voire même dépressif. Une amie mienne m’avait sollicité afin que lui rédige une sorte de chronique où le présent et le passé du Languedoc s’entremêlaient, à la confluence de l’histoire locale et du fantastique. J’avais tardé à rendre ce travail, le repoussant comme si je redoutais d’avoir à me plonger dans des univers borgésiens desquels je n’allais pas pouvoir sortir. Je me connaissais trop, en effet, et savais que mon imagination fantasque était ma pire ennemie. Mais enfin, un beau matin d’avril, je saisis le taureau par les cornes et résolus d’aller au fonds archives de la médiathèque afin d’y trouver l’inspiration. Je n’y trouvais guère que des collections poussiéreuses de périodiques, notamment le Véridique, publié à la demande du préfet à partir du 12 décembre 1805, et organe de tous les pouvoirs jusqu’à la Révolution de 1848. Le préfet cherchait pour la région un périodique pro-gouvernemental ayant le plus vif souci de « ne pas inquiéter les esprits, surtout en matière de religion », conformément à la recommandation de la Police de Fouché. La série qui courait du 18 juin 1809 au 13 décembre 1810 attira toutefois mon attention. On y lisait une polémique entre deux auteurs dans les colonnes du journal. Le premier était un admirateur de Jean-Baptiste Fabre d’Olivet, ésotériste et occitaniste ; et l’autre, son détracteur, le cofondateur du journal, Bruniet. Je m’étonnais de la vigueur de l’échange entre ces deux hommes lorsque je sentis une présence par-dessus mon épaule. Il s’agissait du conservateur-adjoint de la médiathèque, M. Fève-Bartoldi.
     — Ainsi vous vous intéressez à notre maître languedocien en ésotérisme ?, me demanda-t-il.
     Je bredouillais des explications confuses auxquelles il sourit.
     — Savez-vous que j’en suis le descendant direct et le dernier héritier ?
     Je restais coi. Me voyant aussi morfondu que lui, dans un fonds d’archives déserté des Montpelliérains en raison du premier soleil de printemps, il m’invita dans son bureau, où, dans la plus parfaite illégalité, nous bourrâmes nos pipes, bûmes du Knockando – un single malt de Speyside – et nous mîmes à philosopher.

     Il me narra alors des choses si étranges que je me promis de tout coucher par écrit. Car son récit, que je vais rapporter dans ces pages, m’a convaincu que le moine mystérieux qui prétend que chaque homme peut saisir l’instant qui contient l’infinie durée de tout ce qu’il a vécu, ce qu’il vit et ce qu’il vivra, que ce moine, donc, eut bien raison. J’ai reçu confirmation de sa doctrine à travers la vie de Jean-Baptiste Fabre d’Olivet, telle qu’elle m’a été rapportée par son descendant, Jean-Baptiste Fève-Bartoldi.

(à suivre)

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