Chronique #11 - 2/ Juillet 1908
Le 14/04/2015En juillet 1908, Camille Bigorre s’installa chez une jeune veuve à Fontpédrouse, un village situé entre deux viaducs qui permettaient au rail d’enjamber la vallée de la Têt. En aval, un pont de pierre conçu par l’architecte Séjourné émerveillait par ses lignes à la fois classiques et audacieuses. Un arc gothique de base s’ancrait dans les parois d’un gouffre pour supporter un étage de voûtes romanes dans une grâce de cathédrale. En amont, un ouvrage, tout en tabliers d’acier et de câbles, réalisé sous les directives du commandant Gisclar, augurait de l’âge des ponts suspendus. Avec mille cinq cents âmes, Fontpédrouse atteignait son apogée et grouillait de travailleurs : terrassiers, maçons, tailleurs de pierre, artificiers… de nationalité française, espagnole ou italienne.
Camille occupait un poste de manœuvre. Catalan, il s’était facilement intégré aux autochtones. Toutefois, il avait du mal à mener sa mission tant le climat entre les ouvriers était détestable. Les Français voyaient d’un sale œil les étrangers leur enlever le pain de la bouche. Ils méprisaient les Espagnols et haïssaient les Italiens qui ne s’appréciaient pas mieux entre eux. Les patrons abusaient de cette division et de l’abondance de la main d’œuvre pour maintenir les salaires au plus bas et licencier à leur convenance. Camille essayait de profiter de ces conditions propices pour provoquer des grèves, mais la mésentente entre les différentes nationalités rendait sa tâche difficile. Un an après son arrivée, seules trois actions notables figuraient à son actif.
Pour la première, clin d’œil à Ravachol, en avril 1909, soit huit mois après son arrivée, il avait volé une caisse de dynamite sur un chantier. Les quotidiens avaient signalé le forfait, sans plus.
Pour la deuxième, quinze jours plus tard, il avait fait exploser une charge dans un baraquement d’ouvriers vide de ses locataires. L’Indépendant avait réduit l’attentat à un simple règlement de comptes entre Italiens et Espagnols et aucune panique n’avait paralysé les chantiers.
Pour la troisième, en juillet, il était enfin parvenu à mobiliser des ouvriers des trois nationalités qui avaient défilé dans les rues de Mont-Louis en chantant l’Internationale, bras levé, poing fermé. L’intervention des gendarmes à cheval avait eu rapidement raison de ce débordement qui était resté marginal et n’avait eu que peu d’échos dans les journaux, soucieux de ne pas alimenter de révolte !
La Cellule avait jugé ces trois actions insuffisantes et le poussait à poursuivre.
Mais l’ardeur militante de Camille faiblissait. Les douze mois passés sous le toit d’Anna, la jeune veuve, y étaient pour beaucoup. Quand il était arrivé chez cette brune piquante, elle venait de perdre son mari, emporté lors du perçage d’un tunnel. Elle était démunie et il l’avait aidée dans la bonne marche de la maisonnée. Il avait travaillé le jardin, ramassé l’herbe pour les lapins, nourri le cochon… À certaines occasions, il avait joué le rôle de père pour ses enfants, deux jumeaux de sept ans. Des partages qui lui avaient permis de découvrir ses qualités. Attiré, il lui avait fait une cour pressente. Séduite, Anna avait succombé. Au début de l’été 1909, ils s’étaient mis en ménage.
Pour Camille, cette union fut la révélation du bonheur. Elle l’occupait tant que fin octobre arriva sans qu’il eût échafaudé un nouveau plan d’action pour le fait d’armes. L’automne chauffait encore la montagne, mais les paysans devaient anticiper les premières chutes de neige et rapatrier les troupeaux dispersés dans les estives. Le vacher qui les surveillait était le père d’Anna. Le couple quitta temporairement Fontpédrouse pour l’aider et l’informer de leur relation. Une opportunité pour découvrir le barrage des Bouillouses construit pour alimenter l’usine hydroélectrique de La Cassagne productrice du courant qui alimentait le troisième rail du train jaune. Les nuits à la belle étoile, tout contre Anna, Camille réalisa plus que jamais combien l’amour de sa belle lui ouvrait un avenir alors que sa dévotion à la Cellule le condamnait à la lutte. Un soir, il avoua tout de sa mission à son amante. Elle s’en doutait.
— Je savais que tu cachais un secret. Tes courriers, la dynamite, le défilé à Mont-Louis…
— Anna, si tu veux de moi, j’abandonne tout et nous vivrons ensemble, rien que pour nous.
— Notre relation ne doit pas contrecarrer tes convictions. À la mort de mon mari, les patrons et les politiques n’ont eu aucun geste envers moi. Je n’ai reçu aucune indemnité. J’approuve ton combat. Je serai toujours à tes côtés. Plus, s’il te faut une Camille pour te succéder, je suis volontaire.
— Anna, notre bonheur vaut toutes les causes. Préservons-le.
Sur ces mots, il l’enlaça et ils s’aimèrent.
À leur retour à Fontpédrouse, Camille trouva un mot de la Cellule.
— Ils me pressent encore, ragea-t-il au fond de lui.
Il déchira hâtivement l’enveloppe et, avec stupeur, déchiffra le code : « Camarade, ton exploit du Paillat est digne des plus hauts faits d’armes de la Cellule. Les brigades du Tigre enquêtent. Cesse immédiatement tout type d’activité. Tu es dispensé de te trouver un successeur. »
Camille s’empara de son vélo et grimpa jusqu’au Paillat. Dans une échancrure de la montagne, le fait d’armes s’offrit à sa vue. La motrice et les wagons encastrés gisaient, couchés sur le flanc. Les ferrailles tordues laissaient deviner la violence du choc. Des badauds le renseignèrent.
Le 31 octobre 1909, alors qu’il se trouvait aux estives, lors d’un essai, le train avait déraillé. Six personnes, dont le commandant Gisclar, avaient péri dans l’accident. Les systèmes de freinage et les choix techniques étaient remis en cause. Les détracteurs du projet faisaient feu de tout bois. Toute la presse publiait sur l’accident. La cellule Camille l’interprétait comme un fait d’armes d’exception !
Le destin avait libéré Camille de sa mission. Andreù fila rejoindre Anna pour lui annoncer la formidable nouvelle. La vie s’offrait à eux et ils avaient tout juste trente ans.
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