Rêve apache - Épisode 1
Le 02/03/2015 — Hé, y’a du grabuge là-bas !
Joseph Pradal désignait un grand gaillard aux prises avec quatre individus bien décidés à l’occire. Turc et Saint-Amans levèrent un œil intéressé. Les attaquants avaient surgi du terrain vague au commencement de la route de Bédarieux. Mais l’agressé ne s’était pas laissé surprendre : il avait jeté un adversaire à terre et repoussé du pied l’assaillant cherchant à le prendre à revers. L’éclat d’une lame brilla. L’homme se défendait avec énergie, lançant un poing en avant puis reculant avant l’encerclement.
Comme un seul homme, les trois spectateurs traversèrent le Marché au Bois pour prêter main-forte. Pradal, en pleine force de l’âge, distribuait force coups avec la maîtrise acquise dans la rue ; plus jeune, Pierre-Paul Turc compensait le manque de technique avec ses muscles d’agriculteur ; bien que n’ayant pas vingt ans, Paul Saint-Amans n’était pas le moins redoutable. Il cultivait l’art de l’esquive, ne frappant qu’avec l’assurance de toucher sa cible. Il ne fallut pas deux minutes pour mettre les lâches en déroute. Hilare, la face rougeaude, Joseph Pradal les suppliait de venir finir le combat.
Soufflant bruyamment, l’agressé ramassa son béret. Il en chassa la poussière avant de le replacer en arrière de son vaste front bombé, au contraire de Saint-Amans qui rabattait le sien sur les yeux.
— Merci, les gars ! J’en reviens pas ! Ils voulaient vraiment me tuer.
Sa figure ronde exprimait une reconnaissance sans bornes.
— Une dette en souffrance ? hasarda Pradal en toisant l’inconnu.
— Pas vraiment. J’étais au lit avec sa poule…
Il gloussa. La belle Hortense avait temporairement cessé de battre le pavé pour ses beaux yeux, mais son souteneur et amant les avait surpris. Le meurtre brillant au fond des prunelles, le cocu avait roué de coups la malheureuse, la laissant pour morte, avant de rameuter sa bande, sachant l’amant trop costaud pour lui.
— Ce ne serait pas toi que les galantes de la rue Lamartine appellent le beau Jules ?
— Si. Jules Vedel. C’est pour elles que je suis descendu à Béziers après avoir été libéré.
— Libéré ? demanda Pradal, de plus en plus intéressé.
— Du 17e de ligne. Je suis rentré de Gap fin octobre.
Joseph Pradal éclata d’un rire tonitruant.
— J’ai été libéré le quinze octobre, deux jours avant mon anniversaire ! Mais c’était du mitard ! J’ai aussi été condamné à la relégation !
Jules Vedel rit à son tour et passa un bras autour des épaules de Turc et Pradal.
— Ce sont des libérations qui se fêtent ! C’est moi qui offre !
Saint-Amans alluma une cigarette. Il était le seul à ne pas partager l’hilarité générale. Il avait d’ores et déjà anticipé la suite de cette rencontre. Pradal recrutait.
Au café où l’entraîna Pradal, Vedel serra la main d’Émile Lautard, un sanguin rondouillard à la chevelure épaisse, et de Louis Cros, aux traits mous et au regard fuyant. Plus tard les rejoignit le jeune Aristide Gascou, à la peau si mate qu’on le surnommait le Négro.
— Et voilà le dernier de nos apaches ! lança Pradal avec fierté.
En retrait, Saint-Amans sourit. Il n’y avait qu’un seul apache, ici, et c’était lui.
Lui et Cros étaient les seuls à ne pas porter moustache. Pradal les avait en guidon de vélo, Turc à la française, Lautard à la gitane et Vedel en portait de romantiques. Celle de Saint-Amans buissonnait timidement, mais il se rappela que les vrais Apaches étaient imberbes.
Vedel n’avait d’yeux que pour la fière femme pendue au bras du Négro, Jeanne Biphos, à la lèvre sensuelle et au regard volontaire. Ce fut surtout à son intention qu’il raconta, en enjolivant, son parcours d’Aveyronnais ayant suivi deux ans de médecine avant d’être incorporé.
— Tu étais au 17e pendant la mutinerie de l’an passé ? demanda Pradal avec une pointe de respect.
— Sauf que je ne me suis pas révolté !
Vedel était employé à l’hôpital militaire la fameuse nuit de juin 1907 où le régiment, cantonné à Agde, avait pris les armes pour camper sur les Allées Paul Riquet afin de protéger les manifestants de la révolte viticole d’une éventuelle répression armée. Mais il avait été déporté à Gap comme les autres.
— En fait, j’ai su l’affaire trop tard. Du coup, j’ai même été félicité par le colonel pour ma conduite !… Si j’avais été à la tête du mouvement de Marcellin Albert, j’aurais mis à feu et à sang les demeures des fraudeurs et des élus qui les protègent !
Vedel s’esclaffa, ne voyant pas le danger qu’il y avait à évoquer le sujet en public. Vedel parlait, parlait, et Saint-Amans se gardait bien de se mêler à la conversation. Ses petits yeux vifs ne manquaient rien de la scène. Il avait déjà compris qu’il faudrait désormais compter avec ce Jules. Pradal recrutait sa bande, mais Vedel faisait sa conquête.
Deux jours plus tard, un banal 11 novembre, ils commettaient ensemble leur premier cambriolage.
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