Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 5

Par Alain Guyard Le 17/08/2015

     Un jour, Jean-Baptiste n’y tint plus :
     — Mon père, lui dit-il, votre alchimiste va tout vous prendre. Sous couvert de vous enseigner comment faire de l’or, il vous mange les derniers écus dorés qui nous restent.
     Michel ne put contenir sa colère.
     — Fils indigne ! Va-t-en comme tous les autres, car je te renie !
     Jean-Baptiste, le visage rougi par la colère, se mit à courir à perdre haleine. Il s’égara dans le dédale d’escaliers vermoulus, s’y perdit, et s’enveloppa dans une tenture. Là, il se jura de combattre toute sa vie l’occultisme et ses fumées en lui opposant la vérité d’un ésotérisme pur, spirituel, et détaché de tout calcul. C’est là qu’il forma sa résolution de rédiger la somme ésotérique consacrée à La Langue Hébraïque restituée, langue mère et matrice de toutes les autres, selon lui.
     Le jeune homme ignorait qu’il s’était réfugié dans le laboratoire de l’alchimiste. Ce dernier et ses deux acolytes entrèrent alors et Jean-Baptiste, caché derrière la tenture, put les épier. Ils coulaient du plomb fondu dans des moules de terre. Quand le plomb était pris, ils ouvraient les moules, et quand il était refroidi, Philalèthe le repassait avec un enduit doré.
     — Nous vendrons à Michel ce jeu de douze médailles détaillant les grandes étapes de la fabrication de l’or. Et quand il aura possédé les douze, il nous aura donné toute sa fortune pour douze pains de plomb barbouillés à la peinture dorée, et nous serons bien loin !
     A ces mots, Jean-Baptiste jaillit hors de sa cachette. Les trois bandits dégainèrent les épées. Jean-Baptiste se jeta dans l’escalier. Les trois hommes se mirent en chasse. La poursuite dura toute la nuit dans les tourbières et les marais.
     Juste avant l’aube, Irénée Philalèthe et ses deux soudards crurent distinguer dans les ajoncs une masse informe. L’un des deux hommes de main descendit de selle, plongea la main dans la boue, empoigna une tignasse bourbeuse et ressortit le pauvre jeune homme, dégoulinant de vase, transi de peur. Irénée Philalèthe sortit un gros pistolet d’arçon, le pointa sur la face du garçon. Alors le regard du vieillard et celui de l’enfant se croisèrent. Soixante années les séparaient, mais la même flamme noire brillait dans leurs pupilles.
     Qui sait ce que pensa à ce moment Irénée Philalèthe, le maître-trompeur, le faux alchimiste, qui avait consacré toute sa vie à tromper ses frères humains, à saigner des fortunes et à briser des familles ? Lui qui avait tant trompé, vendu du plomb pour de l’or, lui qui avait torturé pour se faire avouer les cachettes des trésors de famille, lui qui avait tué tant et tant de témoins de ses supercheries, voilà qu’il hésitait à brûler une cervelle de plus. Il donna l’ordre à ses hommes de relâcher Jean-Baptiste, vit volter sa monture, et laissa tout là, le jeune Jean-Baptiste à la fondrière, le vieux Michel à sa folie.

(à suivre)

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