Feuilletons d’aujourd’hui

Le curé de Nohèdes - Épisode 3

Le 08/12/2014

     « Bien sûr que je l’ai reconnu tout de suite. Et je n’ai pas hésité quand je l’ai croisé à côté du Bec. Je savais pour l’histoire avec l’institutrice, et aussi qu’il avait été mis en prison à Prades sous le motif d’empoisonnement. Mais je ne savais pas qu’il s’était sauvé de la prison… » Firmin R. de Los Masos, témoin à charge.

     Il n’attend pas le soir pour quitter les villageois qui font le compte de leurs malheurs mais il ne s’enfuit pas non plus, il quitte Taurinya sans se presser, il marche lentement le long de la veine ferrugineuse qui s’étire sur le flanc nord vers Fillols et Sahorre jusqu’à Escaro, il constate que les arbres sont rares à présent, la mine a ruiné la montagne sacrée, brûlé ses arbres, détruit ses odeurs et ses bruits qu’il aimait tant, c’est vers la forêt qu’il s’était enfui, douze ans plus tôt, pour échapper à la honte de traverser la ville entouré de deux gendarmes qui le conduisaient chez le juge, insoutenable vision de sa déchéance qui l’avait poussé à traverser Prades en courant à perdre haleine, sans réfléchir aux conséquences de ce qu’il faisait, poussé autant par l’humiliation que par la croyance infantile que la forêt protègerait son innocence bafouée, laissant derrière lui gendarmes et populace alertée, il avait couru vers les bras de la Nature qui était sa mère puisque la sienne était morte en lui donnant le jour, il avait couru si fort qu’il avait même oublié Alexandrine la bien-aimée et le déshonneur qui s’attacherait désormais à chacun de leurs pas, couru si longtemps qu’il s’était cru hors d’atteinte, sauvé, oui, jusqu’à ce qu’il fut arrivé au Bec de Bohère et qu’il eut croisé Firmin R., forgeron et braconnier demeurant à Los Masos, qui l’avait arrêté en pointant sur lui l’œil froid de son vieux fusil de trabucaire, et où il va le curé empoisonneur ? avait dit l’infâme, avec un méchant sourire sans dents et lui, à moitié sonné d’avoir tant couru, anéanti par le mauvais sort, il n’avait pas réagi, il n’avait su que s’étonner encore une fois de la vitesse à laquelle circulaient les nouvelles dans ces vallées isolées, avec une sorte de détachement absurde et néanmoins salvateur puisque le coup de crosse que lui envoya le forgeron, s’il lui brisa quelques dents, ne lui causa aucune douleur sur le moment, bien que sous le choc il se fut écroulé, les yeux tournés vers le ciel immensément bleu aussi indifférent et impénétrable que l’est à présent la nuit dans la forêt entre Taurinya et Fillols, où il marche vers son deuxième crime, guidé par les lueurs de la forge et il s’approche du feu que surveille un apprenti à moitié endormi, se glisse dans la hutte où ronfle le forgeron et lui enfonce son poignard dans le cœur, puis avant de sortir et disparaître, il fait craquer une allumette qui enflamme les branches sèches de la hutte et le souffle sourd de l’incendie réveille l’apprenti qui ne pourra que constater qu’il est trop tard, et qui expliquera aux gendarmes que cela devait arriver car « le Firmin, il utilisait des mauvaises allumettes, des allumettes de contrebande, celles qui s’enflamment pour un rien. »

(à suivre)

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Le curé de Nohède : Épisode 3

Liseuse
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