Chronique #9 - 2/ L’héritage
Le 07/04/2015Camille s’était levée tôt ce matin-là. Si son grand-père disait vrai et que l’information qu’il s’apprêtait à lui donner ne se trouvait pas dans les livres, cela pourrait être un élément clé pour sa thèse. Après un petit-déjeuner frugal, elle rejoignit l’homme parti aux aurores pour travailler à la vigne. « Oh manhaga, tu es tombée du lit ce matin ! Viens t’asseoir avec moi au cabanon, le soleil commence déjà à taper et j’ai bien mérité une pause. »
Ils respectèrent comme chaque matin quelques minutes de silence pour contempler la mer de verdure s’étalant sous leurs yeux. Émue, Camille serra la main de son grand-père. Il la regarda en souriant. « Tu vois petite, l’amour qu’on se porte dans notre famille, c’est ce qui a sauvé ton aïeul quand il s’est rendu à Narbonne le 20 juin 1907… Je t’ai déjà parlé des manifestations où il est allé ? Ah bon… N’empêche que c’était quelqu’un mon grand-père ! En voilà un qui n’avait pas peur de dire aux propriétaires ce qu’il pensait de leurs pratiques envers les ouvriers mais au bout du compte, tout le monde s’est retrouvé dans le même panier. C’est qu’il a bien fallu faire cause commune pour lutter contre Clémenceau. Ce fanfaron fermait les yeux devant les fraudeurs qui fabriquaient du vin de sucre. C’est à cause d’eux que mon grand-père et les autres en sont arrivés là ! Ces salauds d’empoisonneurs ont fait chuter les cours ! »
Camille ne releva pas, elle savait bien que la surproduction de vin était la principale cause de cette crise mais il est des choses qu’il valait mieux ne pas dire devant son grand-père. À défaut d’approuver, elle se contenta de rester silencieuse mais sa réserve n’échappa pas au vieil homme. « Tu sais manhaga, c’est vrai tout ça ! D’ailleurs, plusieurs maires ont démissionné pour montrer leur opposition au gouvernement. Tiens, Ferroul par exemple à Narbonne. D’ailleurs, c’est son arrestation qui a déclenché les mouvements de protestation que tu connais : les barricades montées par les vignerons en colère et l’attaque de la Sous-préfecture le 19 juin 1907 au soir.
Au petit matin, quand mon grand-père a su que les cuirassiers avaient tiré sur la population et fait une victime, ça l’a révolté. Il a juré qu’il aurait leur peau avant de partir sur Narbonne avec d’autres villageois tout aussi remontés que lui. Sa mère, pécaïre, avait bien essayé de le dissuader en disant qu’il y avait eu assez de morts comme ça et que lui-même ne reviendrait peut-être pas vivant. Mais il était parti sans un mot, avec une détermination qu’elle ne lui connaissait pas… Tu connais la suite, ces inspecteurs mêlés incognito à la foule pour tester le mouvement de révolte et qui ont été reconnus. La course poursuite à travers les rues et ces policiers qui au final, ont été menés sous escorte jusqu’à l’Hôtel de ville pour y être mis à l’abri de la foule déchaînée. Et puis le drame dont tes professeurs et moi t’avons déjà parlé… »
Il se tut, laissant les images défiler d’elles-mêmes dans leurs esprits. Les mouchoirs blancs agités par la foule devant les sections de l’infanterie en guise de paix, le régiment qui donne soudain l’assaut à la baïonnette, la panique des émeutiers comme des badauds et les tirs laissant cinq corps à terre.
« Ce que tu ne sais pas, gafeta, et qu’aucun livre ne pourra te raconter, c’est ce qu’a fait mon grand-père ce jour-là. Le hasard a voulu qu’il se tienne juste derrière Cécile Bourrel, tu sais la jeune fille de vingt ans qui a reçu une balle. Lorsqu’il a vu cette innocente s’écrouler sur le sol, son sang n’a fait qu’un tour. Il a sorti son Opinel et s’est rué sur un soldat. Tu sais, l’émotion, la fatigue et l’état d’énervement dans lequel il était plongé depuis le début de cette crise peuvent expliquer certaines choses même si ça ne les excuse pas… Par chance, avant qu’il ne commette l’irréparable et soit arrêté voire fusillé, il a entendu non loin de lui sa mère crier. Mue par un sombre pressentiment, elle avait affronté sa peur pour le suivre jusqu’à la ville. Ce qu’il s’apprêtait à faire, elle ne pouvait le supporter. En voyant son visage familier, mon grand-père a retrouvé l’humanité qu’il avait perdue l’espace de quelques secondes. Il a rangé son couteau et, rempli de honte, a fait demi-tour pour se fondre dans la foule. Quand il retourna chez lui le soir, aucun mot sur cette affaire ne fut échangé. C’était un sujet tabou dont il ne m’a pas parlé qu’une fois, lorsqu’il m’a offert son Opinel que je te lègue maintenant à mon tour. »
Le vieil homme se tourna vers sa petite fille qui restait silencieuse. Quels mots seraient assez puissants pour exprimer ce qui se déroulait en cet instant même dans sa tête. Aucun. Elle tendit simplement la main, acceptant l’héritage dans son entièreté et lui sourit. Tout était dit.
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