La rêveuse et la mandoline - Épisode 1
Le 01/06/2015Les Idées sont des êtres vivants !
Villiers de l’Isle-Adam
Nous sommes tissés de la même étoffe que nos rêves.
Shakespeare
Nous les jeunes, on a presque tous un truc, un dada, une fixette : le foot, la danse orientale, le maquillage, les fringues, les mangas, facebook, twitter… Mes parents, qui sont profs (elle c’est musique, lui c’est histoire-géo), se servent de mots plus distingués : un passe-temps, un loisir, une lubie, un hobby, une passion…
La passion de mon frère Georges, c’est les jeux vidéo. Sa console, il ne la quitte jamais. Un vrai gamin.
Moi, j’ai deux passions.
La première, c’est le rêve. La nuit, mes grands rêves sont des voyages, des aventures. Je rêve aussi le jour. Au lycée, mes copains m’appellent Alice-la-rêveuse.
Ma seconde passion, c’est la guitare. Un jour à table, ma mère m’a dit :
— Alice, ta guitare, c’est ton violon d’Ingres.
J’ai répondu :
— Mon violon dingue ? C’est plutôt moi qui suis dingue de ma guitare !
Ma guitare, ce n’est pas un machin bling-bling, électro-acoustique. Non, c’est une petite guitare classique, avec ses six cordes, ses épaules rondes, sa taille et ses hanches en bois. Pas une guitare que l’on agite comme une mitraillette, c’est une guitare que l’on caresse.
Le mois de mars arrive. Dans trois jours, c’est les congés. Et dans huit jours, j’espère, il va m’arriver quelque chose de musicalement merveilleux : nous pourrons peut-être assister à un concert exceptionnel de musique gitane, donné en l’honneur de Manitas de Plata.
C’est ma mère qui me l’a fait découvrir en m’offrant un DVD. Je garde son image en mémoire, son visage, plein de fierté et de générosité. Et ses doigts qui sautent et dansent sur les cordes comme des enfants joyeux ; ma mère m’a dit qu’il était né à Sète dans une modeste roulotte et qu’après, il était devenu le plus grand guitariste de flamenco. Il avait gagné des millions. On raconte qu’il a tout distribué sans compter, à ses parents, à ses amis, à ceux qui en avaient besoin. Aujourd’hui, il est très âgé, il a les cheveux blancs. Il paraît qu’il est redevenu pauvre. Alors ceux qui l’aiment veulent organiser ce concert pour l’aider et lui rendre hommage. Il pourra venir, j’espère. Même sur sa chaise roulante, il doit savoir encore jouer.
Cette nuit, j’ai rêvé que je grattais la guitare avec lui. Un moment, il a pris sa guitare de la main gauche et s’est mis à la balancer, comme un balancier d’horloge. Quand elle passait devant sa main droite, ses doigts effleuraient les cordes. Et il m’a dit :
— Écoute bien, Alice. Écoute les cloches de mon pays : les Saintes-Maries-de-la-Mer.
Plus que quelques jours à patienter et je pourrai le voir en vrai.
(à suivre)
La Rêveuse : Épisode 1
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