Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #9 - 1/ 20 juin 1907

Par Véronique Barrau Le 06/04/2015

Adossée au cabanon de pierres, Camille laissa son regard errer sur les rangées de vignes baignées par le soleil. Voilà deux semaines qu’elle avait quitté les bancs de la faculté et la bibliothèque où elle effectuait des recherches sur la crise viticole de 1907. Deux semaines qu’elle venait ici, chaque matin, pour partager un moment privilégié avec son grand-père. « Tu vois manhaga, la terre, elle te donne tout mais elle peut tout te reprendre aussi sec ! ». Combien de fois avait-elle entendu son aïeul répéter cette maxime lorsque, enfant, elle l’accompagnait faire le tour de son domaine. Ses vignes, c’était sa vie et son désespoir tout à la fois. Comme de nombreux autres propriétaires, il se plaignait de la baisse des cours et se désolait de voir de plus en plus de ceps arrachés par milliers. « Ce qu’il faudrait, c’est de grandes manifestations comme celles de 1907 ! Ils seraient bien obligés de nous écouter tous ces politiques qui restent bien au chaud dans leurs bureaux ! »

Et le voilà qui repartait dans la description de ces évènements qu’elle connaissait par cœur. À commencer par l’extrême pauvreté qui avait touché de plein fouet son grand-père au début des années 1900, alors ouvrier de la vigne. « Tu comprends manhaga, à cette époque où le vin se vendait mal, les propriétaires n’arrivaient plus à couvrir les frais d’exploitation et de production alors ils ont fait travailler les gens à moindre coût. Mon pauvre aïeul qui était journalier a été payé moitié moins ! Sans compter qu’il ne travaillait plus tous les jours alors sa femme et ses enfants cherchaient à s’employer ici et là pour rapporter quelques sous à la maison. Il fallait bien manger… Et comme les maigres sous rapportés ne suffisaient pas à remplir la panse, ils allaient poser des collets dans la garrigue et ramassaient quand ils le pouvaient des figues ou des amandes. Ça, ils mangeaient pas à leur faim tous les jours, c’est rien de le dire ! »
Camille savait tout cela mais elle n’avait pas le cœur de stopper son grand-père qui répétait toujours les mêmes propos avec une vive émotion. Quand il parlait de 1907, son visage se faisait fier, ses poings se serraient et son regard couvrait avec un amour possessif l’étendue des vignes lui faisant face. Malgré les difficultés rencontrées, il avait réussi à vivre tant bien que mal de son métier, sans jamais oublier d’où il venait. Son passé, c’était ses racines comme il se plaisait à le dire à sa petite-fille qui respectait son besoin de raconter encore et encore.

« Tu sais, je crois que ce qui m’a le plus touché, c’est quand mon grand-père m’a raconté qu’il marchait pieds nus pour ne pas user ses chaussures. Tu te rends compte à quel point sa misère était grande ! Quand il devait aller en ville, il les portait autour du cou et les mettait aux pieds juste avant d’arriver. Il avait sa fierté et ne voulait pas passer pour un pauvret. C’est bien ce qu’il était pourtant et je suis sûr que ses habits usés ne donnaient pas le change… Ah ça, ajoutait-il en essuyant souvent une larme, c’était une dure époque, ça oui ! »
Le vieil homme se tournait invariablement vers sa petite fille à un moment ou un autre pour la questionner sur l’université. Depuis le temps, Camille savait qu’elle n’aurait pas le temps de répondre, aussi se taisait-elle en attendant la suite qui ne tardait jamais. « Est-ce qu’ils t’ont dit tes professeurs que pas mal de vignerons ont dû jeter leur vin invendu pour pouvoir remplir leurs barriques avec la nouvelle récolte ? Tu te rends compte, toute une année de travail qui s’écoule en quelques minutes ! Avec tout ça, comment veux-tu que les propriétaires et les ouvriers de la vigne ne se soient pas révoltés ? Faut pas s’étonner des manifestations de 1907 ! »
Comme d’habitude, le visage de son grand-père se ferma à l’évocation de cette date. Il se leva d’un geste las, l’invita à rentrer en arguant qu’il se faisait tard et que la suite attendrait bien demain. Mais tout en remontant les rangées de vigne pour rejoindre la maisonnée, il ne put s’empêcher de lancer « Tu sais Camille, tout ce que je te dis là, c’est pas moins intéressant que tes livres. Au contraire, c’est précieux comme de l’or parce que c’est du vécu. D’ailleurs, ce que je vais te raconter demain… Ah, je vois que tu hoches la tête d’un air entendu d’un air de dire que tu connais la chanson mais cette fois, c’est pas pareil. Ce que je vais te dire, je te l’ai jamais raconté et je suis sûr que pas un de tes professeurs ne l’aura fait non plus ! » Troublé par le ton véhément de son grand-père, Camille essaya de le faire parler mais en pure perte. L’homme n’était pas fils de terrien pour rien, il faudrait attendre le lendemain pour entendre la suite.

(à suivre)

Partagez cet article :
Retour Liseuse
Bibliothèque Nationale de FranceDRAC Languedoc-RoussillonLa Région Languedoc Roussillon1077228_mmmLanguedoc-Roussillon livre et lecture
Découvrez votre territoire sous un jour nouveau : que s'est il passé près de chez vous il y a 150 ans ?
Disponible sur Google Play
Disponible sur App Store
Et plus encore
Lire les feuilletons d'aujourd'hui