Chronique #7 - 2/ Au tribunal
Le 27/01/2015Camille, ma trop lointaine et trop chère cousine, comme je te voudrais près de moi aujourd’hui. C’est que je ne sais plus quelle contenance adopter.
Tu n’as sûrement pas oublié notre tante Améthyste de Luzarches ni son incroyable demeure, près de la cathédrale d’Amiens. Mon père ayant caché aux siens mon statut de brebis galeuse, je m’étais invité chez elle, assuré qu’elle saurait me faire entrer au palais de justice. J’avais l’intention d’y commettre un esclandre quand le moment me paraîtrait opportun. De rejoindre en quelques bonds Alexandre à la barre et de m’y déclarer solidaire et fier de tous les actes accomplis avec lui.
Je fourbissais mes mots en regardant mes anciens amis, deux grosses douzaines d’accusés sagement rangés, l’œil fuyant sous la paupière papillotante, la bouche en cul-de-poule, les mains enfouies, vaincus.
Quand on pense que les journaux les ont baptisés la « bande sinistre », c’est leur faire bien de l’honneur, non ? Ils appellent aussi les vingt-six « les bandits d’Abbeville ». Un titre parfaitement idiot puisqu’ils n’étaient que trois sur ce coup-là. Le croiras-tu ? Même Pélissard et Bour, harponnés avec Alexandre lors de ce désastre, prétendent à l’innocence. On lit partout que leurs avocats minimisent leurs actes. Oubliés, les centaines de casses ! Oubliée l’arme qui a tué l’agent Pruvost ! Oublié le papier qui a permis la souricière au repaire de la rue de la Clef ! La faute à qui si les vingt-trois autres sont au trou ? Tonnerre de Dieu, je serais à la place de ces mollusques, je numéroterais mes abattis !
Tu auras compris que j’enrageais, et Alexandre qui s’amusait fort à toiser l’assemblée des bourgeois et des journalistes si peu acquis à sa cause finit par me repérer tant j’étais agité. Je le vis se pencher vers son avocat, maître Justal, et celui-ci s’approcha. « Pas de folie, chuchota-t-il, M. Jacob vous en supplie. Sa mère, lui-même, son amie, tous auront besoin de vous hors ces murs. Il n’a plus tant d’amis. »
Et que faire, Camille, sinon cacher mon désarroi et hausser les épaules ? Pour l’heure, je laisserai donc Alexandre revendiquer seul les cent cinquante vols qu’il a reconnus et qui lui sont imputés. Il a transformé le tribunal en tribune et c’est lui qui préside, dans une magistrale inversion des rôles. Le conseiller Wehekind ne parvient pas à lui clouer le bec. Dès le début, quand son principal inculpé a refusé de se lever, tout comme d’enlever son chapeau puisque lui-même était assis et couvert, le magistrat s’est inquiété. Les provocations ont suivi leur train. Les jurés savent-ils lire et écrire ? lui a demandé Alexandre, goguenard. Mais… je suppose, a répondu l’autre, décontenancé. Tu imagines, Camille, les rires de l’assistance !
De jour en jour, le pauvre président se décompose. Ferré, Bonnefoy, Baudy et consorts persistent à nier tous les vols qui leur sont reprochés quand Jacob, lui, narquois, continue de tous les avouer. Son auditoire se tord à chacune de ses réponses comme aux meilleures répliques d’un vaudeville à la mode.
L’une de ses victimes s’étonne-t-elle que de l’argenterie n’ait pas été emportée ? « C’était du ruolz, s’exclame notre ami, du simple ruolz ; c’est pour ça que je n’en ai pas voulu ! » Il faut te représenter la salle pliée de rire, Camille, sans égard pour le malheureux cambriolé. Un curé lui aussi visité prend-il la parole ? Alexandre commence à prêcher sur les crimes commis par l’Église, affirme que la religion a été tuée par la science, que la prêtraille ne prône le renoncement que pour mieux s’approprier les richesses des dupes en leur promettant les délices d’un monde futur. À ces charlatans, ces escrocs, ces pauvres brebis égarées, bon prince, l’accusé accorde l’absolution.
Mais plus que des pillés dont il se moque, soulignant avec une régularité de métronome qu’ils étaient déjà volés avant son passage pour s’être fait vendre des titres sans valeur ou des diamants médiocres, c’est à la société qu’Alexandre s’attaque. Il en fait le procès. Sa plaidoirie sera-t-elle entendue ? Les esclaves dont le labeur et la soumission font la fortune et la puissance de leurs maîtres comprendront-ils que seule la désertion peut les délivrer de leurs chaînes ? Qu’il faut jouir des plaisirs en ce bas monde autant que nos moyens nous le permettent ? Et que la révolution passe par l’éventration des coffres-forts et la dissémination de l’or mal acquis au profit des plus démunis ?
Ah ! Camille, le croiras-tu, nous avions des principes. Alexandre avait édicté des lois : on ne tire pas, sauf pour défendre sa vie, et uniquement sur des gendarmes, on ne touche pas aux professions utiles (la nuit où nous avions compris que la riche demeure de l’enseigne de vaisseau Julien Viaud n’était pas celle d’un ennemi social, mais celle de l’écrivain Pierre Loti, nous étions partis en nous excusant d’avoir cassé un carreau) et, bien sûr, on redistribue.
Mince, ça bardait depuis un moment entre les avocats de la défense et Wehekind. Et Jacob et les autres qui nous en remettaient une couche à crier « Vive l’anarchie ! » Tu aurais vu les yeux du président ! Une chèvre à l’agonie. Le cher homme vient d’ordonner l’expulsion de notre ami et de sept de ses camarades.
C’est décidé, ma Camille. Puisque je suis empêché d’intervenir ici, je rentre à Montpellier où je sais exactement de quels magistrats nous venger pour renflouer nos caisses. Ce ne sera que justice.
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