Le curé de Nohèdes - Épisode 1
Le 01/12/2014Il nous faut donc un héros, peu importe s’il est jeune, beau, riche, du moment qu’il a été malmené par la vie, frappé par l’injustice et le malheur, privé des siens, de son nom, de sa fortune, de son honneur ou de son amour, accablé par un sort funeste qui ne cesse de semer les obstacles et les embûches sur sa route, et puisque nous avons aussi besoin d’histoires et que chaque épreuve porte en elle un choix et un carrefour, il nous faudra décider si notre héros se distingue par un acte héroïque, par une noblesse d’âme à toute épreuve, par un courage inouï ou par une vengeance implacable, en somme nous devrons le plaindre, mais l’admirer ou le craindre, nous n’en savons encore rien quand il arrive le 4 décembre 1902, jour de la sainte Barbe, jour de fête et d’hiver à Taurinya, et qu’il se mêle à la foule grelottante des villageois, seul, anonyme, enseveli sous une longe cape de laine grise, fixant le Canigou mité par un brouillard qui lui restitue ses allures du chaos originel, avec ses rochers arides, ses gouffres caillouteux, ses ravins escarpés et ses pics dressés comme des géants fossilisés qu’il est seul à contempler parce que les mineurs ne pensent qu’au froid et à leur fête, et certainement pas à la montagne qui fait partie de leur vie aussi sûrement que la misère tandis que lui, il y a si longtemps qu’il ne l’a pas vue et voilà qu’émerge en lui le souvenir de la dernière fois qu’il l’a contemplée, il y a dix ans avant de partir pour le bagne, cette dernière fois quand il a maudit le massif magnétique qui étouffe et enferme, monde de Titans prêts à vous réduire en poussière, car avant de maudire la justice des hommes, les journalistes, les moralistes et ses délateurs, c’est la puissance aveugle et indifférente de la montagne qu’il a maudite, comme on maudirait Dieu, c’est exactement ce qu’il se dit tandis que les mineurs en habit de fête, passent à côté de lui en chantant les airs de sainte Barbe, implorant la grâce pour ceux qui sont morts dans le monde souterrain, morts par le feu, l’explosion et les éboulements, tous priant : les mineurs, leurs femmes et les veuves, les enfants courant devant, en tête de la procession qui remonte le long du torrent gelé, pour être les premiers arrivés au dernier oratoire, juste avant l’église alors que le curé sous son dais, marche loin derrière, à pas lents ponctués par les chants fervents, c’est au moment où les enfants ne sont qu’à quelques pas du dernier oratoire où brûlent les plus beaux, les plus grands cierges, que la bombe explose déchiquetant les cierges, la toile de l’oratoire et la statue du Christ, dont les morceaux sont projetés en l’air si bien que la tête sacrée en s’écrasant sur le sol blesse le pied d’un enfant, plongeant la procession dans un silence de plomb, à peine troué par un rire bref comme une toux, un avorton de rire que personne n’entendra tant est grande la stupéfaction des villageois, oui un rire aussi bref que tranchant, annonçant la fin de l’innocence, la mort de Dieu et le début de la vengeance.
(à suivre)
Le curé de Nohède : Épisode 1
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