Feuilletons d’aujourd’hui

Chronique #3 - 1/ Camille

Par Laurence Biberfeld Le 12/01/2015

Pourquoi Camille ? se demanda la jeune fille en ouvrant l’épais dossier que lui avait confié le mystérieux vagabond.

Elle l’avait rencontré la veille. Dès qu’il avait su qu’elle travaillait sur les résistances ouvrières atypiques à la fin du XIXe siècle, il avait tenu à lui montrer ces documents qu’il avait mis, disait-il, des années à rassembler.
Il était bien exalté, mais très convaincant. Elle lui avait promis d’y jeter un coup d’œil. Dans ses discours confus, il ne cessait de lui parler d’un certain Camille. Ou de plusieurs Camille, elle n’avait pas bien compris. L’idée de surprendre son directeur de mémoire avec des documents inédits la tentait, mais elle restait hésitante.
Elle ouvrit le dossier. La première lettre datait du 8 décembre 1874. Elle n’était pas signée. Elle s’assit sur son lit pour la déchiffrer.
« Vous l’aurez compris, Camille a pour aïeul Ned Lud et pour frère Guignol. Si j’ignore quel sera son prochain visage, je puis vous offrir sa première apparition. Vous trouverez dans Le Midi du 21 mai dernier les débats, à la Chambre, lors du vote de cette fameuse loi. Les tergiversations de la droite m’ont prodigieusement réjoui. Quant à l’aventure que je vais vous conter, souhaitons qu’elle soit la première d’une longue série !
Vous connaissez la famille B***, ces négociants israélites qui ont introduit le métier Jacquart à Toulouse. Jonas et Douce ont vu leur union bénie par la naissance d’un fils il y a un peu plus de neuf ans, dans notre bonne ville de Nîmes. Le petit Lazare fera assurément entrer ses parents au tombeau avant d’en sortir lui-même. Si notre grand poète a immortalisé le gamin de Paris, il n’a pas poussé jusqu’à nos contrées méridionales, où fleurit une autre race de môme. Quoiqu’elle soit grasse et rose, sa débrouillardise et son panache pourraient en remontrer à Gavroche.
Je suis fort ami avec Lazare. Il me tient en haute estime parce que je suis fils d’une bohémienne, que je crache par terre comme un chemineau et que je parle à sa cuisinière, brave femme au verbe haut, avec le même respect qu’à sa mère. Je leur baise la main à toutes deux.
Jonas m’autorise parfois à emmener le jeune homme dans des excursions où j’éprouve son courage physique et sa rigueur morale. La vérité est que nous complotons beaucoup. Je lui ai parlé de Camille, et cet être aux cent têtes lui a beaucoup plu. Comme il est fort capricieux à ses heures, je lui fis valoir qu’il jouissait d’une chance inouïe, car il n’allait ni dans les filatures ni dans les mines, qu’il mangeait à sa faim, qu’il dormait dans des lits profonds et avait à sa disposition des bataillons de nourrice, cuisinière, gouvernante et bonne. Fort étonné, il me demanda si ce n’était pas là la condition de tout enfant qui est au monde. Nous avions alors quitté Saint-Hippolyte, porte des Cévennes, et nous nous acheminions vers Ganges. Je lui exposai qu’il n’en était rien, et lui peignis l’épouvantable destinée des enfants de son âge lorsqu’ils ont le malheur de naître dans des familles pauvres. Je lui brossai un tableau effrayant des galeries, des ateliers, et lui expliquai cependant que le progrès forçait lentement la férocité des plus aisés à céder devant les souffrances des plus faibles, puisque des lois étaient votées qui interdisaient désormais que des petits malheureux de moins de douze ans fussent exploités honteusement. Je lui parlai en termes élogieux de la loi de 1841, qu’il applaudit des deux mains, et de celle de mai, qu’il couvrit d’éloges avec la chaleur de son âge.
— Puisque les inspecteurs vont vérifier que tous les enfants qui travaillent ont plus de douze ans et un livret, désormais la justice règnera et j’en suis bien aise ! s’écria-t-il.
— Certes. Malheureusement, le corps des inspecteurs ne s’est guère illustré par son efficacité. Il faut dire que ces inspecteurs bénévoles, qui étaient d’anciens industriels…
— Des industriels !
— … des fonctionnaires, des ministres du culte…
— Ah ! mais s’ils mangent à la table des manufacturiers comme j’ai vu le père *** le faire chez l’ami de Papa, il est certain qu’ils ne seront pas pressés de contrarier leurs hôtes !
Vous conviendrez avec moi que cet enfant n’est pas né de la dernière pluie. Tandis que je soupirais sur le corps des inspecteurs divisionnaires nouvellement créé, il s’écria soudain :
— Camille, il ne tient qu’à nous de faire respecter la loi !
— Vous m’appelez Camille ?
— Oui, car vous êtes la première action de Camille. N’est-ce pas ce que vous vouliez ? »

Elle reposa la lettre, bouleversée. Ainsi, le mystérieux jeune homme n’avait pas menti. S’emparant du journal Le Midi daté du 21 mai 1874, elle y lut le compte-rendu des débats lors du vote de la loi. Les députés de droite multipliaient des amendements qui la vidaient de toute signification. Par la fenêtre, elle regarda les adolescents qui répétaient des hip-hop acrobatiques sur le perron de la médiathèque, en face de la maison carrée.
Entendant frapper à la porte, elle se leva d’un bond.

(à suivre)

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