Chronique #8 - 2/ Spéciale de pente
Le 03/04/2015On avait beaucoup jasé, oui…
Et maintenant, Camille Garoute s’était entiché de cette créature.
Dans les regards réprobateurs qui s’étaient braqués sur lui, il n’était pas simple de démêler la part de réprobation directement liée à la pétarade provoquée par sa douce amie et qui venait de perturber le spectacle, de celle qui s’adressait par son truchement à la jeune fille pour l’ensemble de son œuvre.
Car Camille n’hésitait pas à s’afficher avec cette fille de rien, aux yeux de tous, sur le quai de la Marine, sous les platanes de la place de la mairie. Souvent, lorsque le soir tombait, ils s’attardaient sur la rampe des Bédouins, accoudés à la rambarde, à regarder les vapeurs qui doublaient le Môle pour des destinations lointaines… Alicante, Lisbonne, Bilbao, Anvers, Naples, et pour chacun des navires, la belle Camille égrenait à voix basse, comme malgré elle, les caractéristiques de sa mécanique qu’elle connaissait par cœur : trois chaudières de six cubes couplées par transmission à vis sans fin à paliers automatiques, murmurait-elle alors comme des mots d’amour, et l’élégant Camille la regardait en souriant comme le ravi de la crèche.
Avant qu’elle se pique de frénésie pour l’escalade nocturne mécanisée qui dévorait désormais le plus clair ses soirées et semait le désordre du Grand Hôtel jusqu’à la Corniche, il avait même invité son imprévisible amoureuse à assister, à plusieurs reprises, aux soirées lyriques du Kursaal, lui ouvrant le très select carré privé où sa famille avait quatre fauteuils d’orchestre réservés à l’année.
Elle y avait fait sensation, moulée dans une robe anthracite – « Non, cambouis… », rectifiait-elle dans un sourire imparable – dévoilant nettement ses chevilles fines.
Et ce soir-là, sa mise ravageuse, son port de reine sauvage, les anglaises souples et lourdes qui tombaient sur ses épaules blanches, avaient ajouté la jalousie des bonnes dames et le dépit des bons messieurs aux aigreurs qui alimentaient les torrents de racontars ordinaires dont elle était la cible perpétuelle.
Mais ce matin, l’édition quotidienne du Journal de Cette avait coupé court aux moqueries. La nouvelle était officielle, maintenant.
Ce n’était pas une fantaisie de plus de la jeune folle : une course d’engins moteurs agricoles serait bien lancée, à l’occasion de la grande foire-exposition de Montpellier. Une course de 164 kilomètres à travers tout le département, pour être précis, une grande boucle au départ et à l’arrivée de l’Esplanade… À couvrir dans la même journée ! Une épopée incroyable…
Et le journal annonçait que ce rallye extraordinaire comporterait effectivement une épreuve spéciale de pente, à Cette même, en pleine ville, dans la côte du Château d’eau. Dans cette côte que Camille s’obstinait à escalader farouchement, chaque soir, avec un entêtement qui, dans les sentences inspirées par les vapeurs d’absinthe à l’heure de l’apéritif dans les cafés du port, entérinait définitivement le fait qu’elle était gravement jobastre.
Car Camille ne reculerait pas, personne n’en doutait.
Elle relèverait le défi, alignerait la machine préparée par son paternel sur la ligne de départ de l’Esplanade de Montpellier. Et elle lui ferait franchir la ligne d’arrivée de la spéciale de pente devant toutes les autres. Devant tous ces engins moteurs agricoles dont les noms faisaient rêver les vignerons depuis le quai des moulins jusqu’à Frontignan, Mireval, Villeveyrac, partout où il y avait des vignes… Oui, elle serait devant les prestigieux Waterloo Boy de John Froelich, devant les redoutables Big Bull de Farm Implement. Oui, elle serait la première au sommet de la grande pente, devant tout ce beau monde, et devant la ville réunie tout entière pour l’occasion.
C’était pour cela, pour cela seulement qu’elle crevait l’obscurité du faisceau de sa lanterne à acétylène, le silence de la nuit de la pétarade du tuyau d’échappement. Pour s’entraîner, peaufiner les réglages de sa machine avec le paternel, dans l’atelier où l’éclairage brûlait du gaz jusqu’aux premières lueurs du jour, parfois.
Et Camille aimait chaque jour davantage la belle furie pour l’énergie qu’elle jetait sans compter dans sa dernière folie en date.
La pétarade diabolique s’évanouit finalement dans le lointain.
Dans la grande salle du Kursaal, les visages des grincheux se retournèrent vers la scène en dodelinant des vagues consternées. Dans la fosse, le chef tapa de sa baguette contre son pupitre et l’orchestre reprit les premières mesures du grand air du deuxième acte avec un entrain tout neuf.
Le jeune homme ferma alors les yeux, son corps libéré des regards reprit alors plus d’aise. Un sourire glissait sur son visage, un sourire bercé par l’amour des deux Camille qui défrayait tant la chronique cettoise en cette fin d’été 1902.
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