Feuilletons d’aujourd’hui

Une éternité de papier - Épisode 4

Par Alain Guyard Le 13/08/2015

     Au jour des treize ans de Jean-Baptiste, il se présenta à la demeure paternelle un vieillard cauteleux et austère monté sur un cheval pie, accompagné de deux spadassins avec un fort accent espagnol, et qui se disait être Irénée Philalèthe, l’auteur du fameux traité alchimique L’Entrée ouverte au palais fermé du roi. Le brave Michel l’accueillit comme un prince, lui et ses deux soudards, l’engraissa, lui ouvrit sa cave et son carnier, sa cuisine et sa bibliothèque. L’autre lui promettait le secret de la Pierre philosophale et l’art de convertir le plomb en or. Il l’éblouissait de ses commentaires sur la Philosophie naturelle rétablie en sa pureté avec le traité de l’ouvrage secret d’Hermès de Jean d’Espagnet, qu’il disait bien connaître puisqu’il lui avait enseigné la fusion de la partie noire, terreuse et ténébreuse avec la Virgo paritura, la partie blanche, aqueuse mercurielle et éclatante. Pressé par Michel de résultats en science alchimique, Irénée Philalèthe lui vendit de mauvaise grâce une fiole de l’élixir de vie, qu’il présenta comme de l’or dissous dans l’eau régale – et qui n’était en fait rien qu’un mélange d’acide nitrique et d’acide chlorhydrique selon la formule de Roger Bacon empruntée à la Summa perfectionnis de Geber.
     — Mais, cher maître, lui demandait en bredouillant Michel, et l’Art secret ? Et la manière de fondre le plomb en or ?
     — Patience, patience, faisait l’autre. Vous le saurez bientôt, maître Fabre.
     — Mais quand ?
     — Au printemps, pas avant, quand l’Esprit du Monde abondera dans la rosée, et là, comme il est dit dans les Juges (VI, 38) de nocte consurgens, concham rore implevit.
     Mais nous étions en août, et le printemps allait attendre encore six mois. Et pendant ces six mois, Irénée Philalèthe et ses myrmidons mirent en perce un nombre considérable de tonnelets de bière, croquèrent nombre de porcelets et chapons et témoignèrent à une ou deux servantes accortes et girondes de leur acclimatation à la terre clémente du Languedoc. Le pauvre Michel passait sa fortune dans les expériences des trois ruffians et vendait maintenant son domaine. Sa face était celle d’un égaré, ses yeux se creusaient, son teint se plombait. Il négligeait sa mise, ne portait plus perruque mais une affreuse tignasse grise, mit sa fille au couvent et l’y oublia. Son fils aîné, comprenant qu’il n’avait plus rien à attendre de l’héritage d’un vieux fol qui dilapidait la fortune familiale à courir après des chimères, s’enrôla pour les guerres de sept ans à la bataille de Hanovre où les Français furent repoussés par Ferdinand de Brunswick-Lüneburg. Une balle autrichienne lui brisa le crâne à la bataille de Zorndorf et à cette nouvelle, le père ne fit rien d’autre que hausser les épaules et continuer de parler de rubification et de sel philosophal. Bientôt il ne restait au domaine du général des œuvres de maçonnerie et des ouvrages de Sa Majesté plus que Michel Fabre lui-même et son dernier fils, Jean-Baptiste, en plus des trois escrocs.

(à suivre)

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